Exposition au cadmium : pourquoi il faut s’inquiéter

Si le cadmium a fait l’actualité récemment, sa présence dans nos aliments est bien connue depuis 2011. Dans un nouveau rapport, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) alerte sur les niveaux alarmants d’imprégnation des Français à ce métal cancérogène, trois à quatre fois plus élevés par rapport aux autres Européens. Pourquoi sommes-nous plus exposés ? Quels sont les effets sur la santé, et comment s’en prémunir ? Trois experts répondent à nos questions.

Un article à retrouver dans le magazine de l’Inserm n°69

Pour Géraldine Carne

Portrait dessiné de Géraldine Carne

Géraldine Carne est toxicologue, docteure en santé publique et coordinatrice de l’étude de l’Anses.

Fruit d’un travail d’une soixantaine d’experts scientifiques, le nouveau rapport de l’Anses montre que parmi les sources d’exposition (aliments, air, poussières, produits cosmétiques, tabagisme, contact cutané…), c’est l’alimentation qui contribue majoritairement à notre imprégnation en cadmium. Nous avons identifié les aliments les plus contributeurs, tenant compte de leur teneur en cadmium et de leur consommation quotidienne : les produits céréaliers (biscuits, viennoiseries, céréales…), le pain, les pommes de terre, et les produits à base de blé comme les pâtes. S’ils sont consommés à forte dose, les crustacés et le chocolat peuvent aussi représenter une source non négligeable. Près d’un enfant sur quatre est exposé à des doses de cadmium dans l’alimentation qui dépassent la dose journalière tolérable. La contribution de ces aliments à l’imprégnation des Français s’explique en grande partie par la consommation quotidienne de ces produits cultivés sur des sols agricoles contaminés, touchés par une large utilisation des engrais minéraux phosphatés contenant du cadmium. Dans la troisième étude de l’alimentation de l’Anses, le métal a été détecté dans 89 % des produits alimentaires. Après l’alimentation, le tabagisme est considéré comme une autre source importante d’exposition, le cadmium étant concentré dans les feuilles de tabac. Le niveau d’imprégnation de la population a augmenté depuis l’étude de biosurveillance Esteban de Santé publique France de 2021, soulignant le besoin d’agir à la source pour réduire les expositions au cadmium.

Pour Xavier Coumoul

Portrait dessiné de Xavier Coumoul

Xavier Coumoul est professeur des universités en biochimie et toxicologie à l’université Paris Cité et directeur du laboratoire Inserm HealthFex.

Nous savons qu’une personne sur deux possède des concentrations trop élevées de cadmium dans l’organisme. Or, ce métal est très persistant : il peut rester entre 10 et 30 ans dans le rein ! Son caractère cancérogène est établi depuis 2012. Il est notamment reconnu comme responsable du cancer du poumon dans les milieux professionnels exposés par inhalation (industries de production d’engrais, ouvriers dans les extractions minières, secteur de la métallurgie et de la chimie, incinération des déchets, recyclage de batteries…). En population générale, il est aussi suspecté d’induire d’autres cancers, notamment celui du pancréas, de la vessie, de la prostate et des seins. Sur le plan hormonal, il est considéré comme un perturbateur endocrinien – ce qui est inhabituel pour un métal – car il possède une affinité pour les récepteurs aux œstrogènes. Il aurait donc un effet sur la fertilité et la reproduction. Avec une exposition prolongée, même à faible dose, il peut également entraîner des insuffisances rénales. Par ailleurs, et c’est moins connu du grand public mais il ne faut pas le négliger, le cadmium fragilise le squelette. Comme il peut s’accumuler pendant plusieurs années dans les os, il augmente le risque de fractures et d’ostéoporose. Chez les enfants, le polluant pourrait causer des problèmes de neurodéveloppement avec des altérations des capacités motrices, sensorielles et cognitives : des effets qui sont à surveiller.

Pour Robert Barouki

Portrait dessiné de Robert Barouki

Robert Barouki est médecin biochimiste, directeur de l’Institut thématique Santé publique de l’Inserm et directeur de l’Institut de recherche en santé publique.

La réponse pour protéger la population du cadmium doit avant tout passer par une décision collective. Il est néanmoins possible de mettre en place quelques réflexes à l’échelle individuelle. Consommer davantage de légumineuses et manger des aliments bio peuvent limiter un peu l’exposition, mais le cadmium se déplace aussi dans l’air et persiste très longtemps dans les terres. L’agriculture biologique est donc une solution intéressante mais incomplète face à ce métal. Les enfants, qui consomment beaucoup d’aliments céréaliers, sont particulièrement exposés car leurs os sont en train de grandir et peuvent capter davantage de cadmium par rapport à l’adulte. Mais demander aux familles de ne plus consommer de céréales ou de pommes de terre est difficile, ce sont des aliments essentiels qui possèdent des valeurs nutritives. En réalité, nous ne pouvons pas faire de recommandations de santé publique en se focalisant sur un seul contaminant. Nous devons vraiment avoir une vision globale. C’est pour cela que nous mettons en avant le concept d’exposome, qui prend en compte une analyse globale des contaminants et des avantages nutritionnels des produits. Ce qu’il ne faut pas, c’est finir par donner des conseils contradictoires entre intérêts nutritionnels et risques de toxicité. Concernant les effets sur la santé, il faudra approfondir les études sur le risque d’effet cocktail avec les autres métaux (plomb, mercure…) sur les os et les reins, et continuer d’enquêter sur le risque de perturbation endocrinienne du cadmium.


Propos recueillis par L. A., illustrations par Iris Hatzfeld 

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