AccueilActualitéScienceDopage : l’angle mort du sport amateurDopage : l’angle mort du sport amateur Publié le : 25/06/2026 Temps de lecture : 5 min Actualité, ScienceSe muscler à la salle de sport de quartier, gagner sa place pour la finale de régionale 3, réussir à boucler le triathlon du printemps… À la clé, pas forcément de médailles, mais un risque élevé d’adopter une conduite dopante comme le montre un rapport de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale.) qui met au jour le dopage des sportifs amateurs resté jusque-là dans l’ombre.Un article à retrouver dans le prochain numéro du magazine de l’InsermAlors que les Enhanced games, littéralement « les jeux augmentés », organisés à Las Vegas en mai dernier, portent au pinacle des sportifs haut niveau « fiers » de leur dopage, une expertise collective de l’Inserm alerte : le dopage n’épargne pas le sport de loisir. En effet, « quand vous prenez un médicament qui va diminuer la douleur pour finir une course, ça signifie que sans le médicament, vous n’y seriez peut-être pas arrivé. Donc vous avez une “conduite dopante”, même si ce n’est pas au sens réglementaire », explique François Carré, cardiologue et médecin du sport au CHU et à l’université de Rennes, qui a participé à l’expertise.Endurance et apparence, les moteurs du dopageOr, en France, le phénomène est encore peu documenté. « La population générale est absente des “radars antidopage”, qui ciblent surtout le sport de haut niveau. Et les données nationales sur les sportifs amateurs datent des années 2000, relate Maryse Lapeyre-Mestre, pharmaco-épidémiologiste à l’université de Toulouse qui a également participé à l’expertise. Néanmoins, des études européennes, notamment dans les pays nordiques, montrent que l’usage de produits pour améliorer les performances et l’apparence est fréquent. » Ainsi, dans l’enquête FAIR (pour Forum for Anti-Doping in Recreational Sport), 0,4 % des 7 000 sportifs récréatifs interrogés déclaraient avoir consommé des substances qu’ils considéraient interdites dans leur sport, 10,3 % prenaient des médicaments en vente libre pour améliorer leurs performances et 43,7 % en consommaient pour soulager la douleur, mieux récupérer ou dormir.Autre constat, les produits consommés varient selon les pratiques. Dans les trails, les courses longues, les marathons, « une proportion importante des participants – peut-être la moitié, voire davantage – peut prendre des anti-inflammatoires non stéroïdiens, et même des antalgiques de type opioïdes, note Maryse Lapeyre-Mestre. Tandis que dans les salles de sport, la musculation, le culturisme ou le fitness, il y a une injonction à “améliorer” son apparence physique, notamment par la prise de stéroïdes (Hormone impliquée dans diverses fonctions de l’organisme et sécrétée par des glandes endocrines.) anabolisants androgènes (SAA), qui accroissent la masse et la puissance musculaires. Le problème est que ces médicaments peuvent avoir des effets indésirables graves. »Une conduite risquée pour le cœur…« C’est la crainte qu’on a toujours, en particulier pour les adolescents qui vont dans des salles de sport et risquent d’y rencontrer de mauvais conseillers. Les premiers produits pris n’ayant pas d’effet, on va leur en proposer d’autres, potentiellement plus efficaces, mais parfois frelatés, certains contenant des stéroïdes qui peuvent provoquer des lésions au niveau du muscle cardiaque, explique François Carré. Chez des pratiquants un peu plus âgés, autour de 25 ou 30 ans, les stéroïdes peuvent aussi favoriser la formation de plaques sur les parois des artères coronaires. Si ces plaques se rompent, leur contenu entre dans le vaisseau et un caillot se forme immédiatement. Cela peut entraîner un infarctus du myocarde, qui se complique souvent d’une arythmie, avec un risque d’arrêt cardiaque. » Pour les sports d’endurance, le cardiologue est tout aussi inquiet. « Là, c’est monsieur ou madame Tout-le-Monde qui, le jour du marathon, va prendre un anti-inflammatoire. Or, ces médicaments aussi peuvent provoquer des accidents cardiaques et même perturber la fonction rénale », décrit-il. Des effets qui dépendent de la dose prise, mais aussi des fragilités notamment cardiaques de la personne.… et la santé mentaleEn outre, « il est bien documenté que les stéroïdes anabolisants peuvent engendrer une augmentation de l’anxiété, de l’irritabilité, de l’agressivité, et parfois des épisodes hypomaniaques, voire maniaques [c’est-à-dire une augmentation de l’énergie, un comportement extraverti, une accélération des pensées, un moindre besoin de dormir… ndlr.] », indique Louise Carton, psychiatre, addictologue et pharmacologue à la faculté de médecine de Lille, qui a également contribué à l’expertise Inserm.Et arrêter d’en prendre est loin d’être facile alors que « les études évaluent que 30 % des personnes qui en font un usage illicite risquent de devenir dépendantes », souligne-t-elle. D’une part, « les stéroïdes peuvent être associés à la bigorexie, aussi appelée “anorexie inversée” : les individus se voient plus minces qu’ils ne le sont en réalité. Mais même après avoir pris des stéroïdes pour “gonfler” leur image, leur perception ne change pas, ce qui les pousse à continuer à en prendre », décrit la psychiatre. D’autre part, les SAA fournissent de la testostérone, l’hormone masculine, à l’organisme, qui va par conséquent diminuer progressivement sa production naturelle. Revers de la médaille, quand le sportif arrête une cure au long cours de stéroïdes, son organisme est en manque non pas de drogue, mais de testostérone. C’est pourquoi avec ces stéroïdes « on retrouve le concept de renforcement positif et négatif comme dans les addictions, avec un risque élevé de rechute, relate Louise Carton. Le sportif va reprendre des stéroïdes, pas pour le renforcement positif correspondant à l’effet recherché, par exemple augmenter la musculature, mais pour essayer de pallier les effets négatifs dus au manque : fatigue, baisse du moral, dépression… »Prévenir le dopage amateurFace à cet état des lieux, se dessinent des pistes pour prévenir le dopage et surtout ses risques pour les sportifs amateurs. Par exemple, « l’usage des stéroïdes peut être associé à celui d’autres produits : cocaïne, amphétamines, opioïdes, cannabinoïdes… Il faudrait donc étudier ces mélanges dans le contexte sportif », indique Louise Carton. Par ailleurs, « les sportifs professionnels étant bien entourés médicalement, le risque d’accident est faible. En revanche, le sportif amateur ne connaît rien, notamment les effets-doses des médicaments. On va lui dire “prends deux comprimés”, et il va en prendre quatre ! », assure François Carré. En résumé, selon le cardiologue, le sport amateur cumule deux fragilités : « Une information très insuffisante, qui favorise une banalisation [accentuée par les réseaux sociaux, ndlr.], et une sous-estimation des risques de la prise de produits potentiellement dangereux ». D’où l’importance de former l’écosystème – médecins, pharmaciens, éducateurs sportifs… – des sportifs amateurs à la détection et à la prise en charge de ces conduites dopantes. « Il pourrait aussi y avoir des contrôles aléatoires sur les produits vendus dans les salles de fitness, voire qu’elles fassent elles-mêmes ces contrôles, complète Maryse Lapeyre-Mestre, qui le rappelle : il y a une antinomie à recourir à des médicaments pour avoir une activité sportive, alors que l’activité physique est censée apporter un bénéfice pour la santé ! »Pour en savoir plus, consultez l’expertise collective Dopage et pratiques dopantes en milieu sportif (avril 2026).François Carré, cardiologue et médecin du sport, poursuit des recherches sur les liens entre activité physique et sportive et santé laboratoire Traitement du signal et de l’image (LTSI, unité 1099 Inserm/Université de Rennes 1) et au Centre d’investigation clinique du CHU de Rennes (CIC 1414 Inserm/CHU de Rennes).Maryse Lapeyre-Mestre, médecin et pharmaco-épidémiologiste à l’université de Toulouse, conduit des recherches centrées sur les mésusages, les abus et l’addiction aux médicaments au Centre d’investigation clinique du CHU de Toulouse (CIC 1436 Inserm/CHU de Toulouse).Louise Carton, psychiatre, addictologue et pharmacologue, mène une activité de recherche au laboratoire Lille Neuroscience et cognition (unité 1172 Inserm/ CHU de Lille/ Université de Lille).Autrice : F. M.-D.À lire aussi Complications cardiaques : comment repérer les sportifs à risque ?Actualité, Science Muscler le mental… des sports collectifs !Actualité, Science Romuald Lepers concilie sport et recherchesPortraits