AccueilActualitéPortraitsDavid Dupuis : Entre voix rituelles et voix psychiatriquesDavid Dupuis : Entre voix rituelles et voix psychiatriques Publié le : 15/10/2026 Temps de lecture : 5 min PortraitsPourquoi certaines expériences hallucinatoires sont-elles vécues comme pathologiques et menaçantes, tandis que d’autres peuvent acquérir une valeur signifiante, voire thérapeutique ? Avec sa casquette d’anthropologue, David Dupuis aide la recherche biomédicale à faire un pas de côté, pour mieux comprendre ces phénomènes.David Dupuis, chercheur Inserm, est anthropologue à l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux à Aubervilliers © J. PanconiÀ première vue, David Dupuis est un chercheur singulier au sein de l’Inserm : il est spécialisé en anthropologie, une discipline qui pourrait paraître éloignée des sciences biomédicales. Mais à y regarder de plus près, il n’en est rien, au contraire. Car la santé ne se réduit pas à la biologie : les dimensions sociales, culturelles et relationnelles font partie du soin. Dans ce contexte, « l’anthropologie permet de comprendre pourquoi une intervention fonctionne ici et pas là, comment les facteurs culturels et sociaux en modèlent les effets, et ce que vivent réellement les patients », résume celui qui a intégré l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale.) en 2022.Ses premiers pas dans le domaine de la recherche ont, à ce titre, été emblématiques : « Lors de mon doctorat, j’analysais la quête de voyageurs internationaux qui se rendent en Amazonie péruvienne pour participer à des cérémonies d’ayahuasca », un breuvage amazonien aux puissants effets psychotropes. Titulaire d’un master en anthropologie sociale et d’un master de psychologie clinique, il est armé pour étudier la manière dont les participants appréhendent, vivent et interprètent ces expériences visionnaires ou psychédéliques. Au total, il passera 18 mois au Pérou aux côtés de ces personnes et prendra même part à ces rituels. Car c’est le cœur même de l’anthropologie : « il s’agit non seulement d’observer ce que les personnes vivent, mais aussi de partager durablement une partie de leurs activités et de leurs expériences. » L’immersion permet en effet à l’anthropologue de comprendre « de l’intérieur » les mots que les personnes posent sur ce qu’elles vivent. « Cela m’a appris qu’on ne passe pas simplement d’une position de chercheur à celle de participant : l’enquête anthropologique consiste précisément à tenir ensemble l’engagement dans l’expérience et l’effort pour comprendre comment elle est progressivement façonnée et interprétée. »Les conclusions de ce travail ? « Les hallucinations ne peuvent pas être réduites à des phénomènes purement pathologiques ou erratiques. Au cours d’une expérience psychédélique, ce qu’une personne voit, la façon dont elle l’interprète et les effets qu’elle en retire sont façonnés par les récits entendus en amont, par les images qu’elle a déjà vues, par les rituels des guérisseurs pendant la cérémonie, et par les réactions des autres participants. » C’est ce que David Dupuis appelle « la socialisation visionnaire ». Il en a tiré sa thèse, de nombreux articles scientifiques et, plus récemment, un essai : L’Épreuve de l’invisible : carnets d’anthropologie psychédélique.Du trip aux hallucinations psychiatriquesCet ouvrage marque un moment important pour le chercheur dont le fil rouge a toujours été la curiosité pour les expériences extraordinaires. « Ce qui déborde le cadre ordinaire de la perception m’a toujours fasciné. L’interprétation de ces expériences, on le voit, peut être très différente selon les cadres sociaux et les sociétés. Entreprendre des études en anthropologie m’a permis de donner une forme intellectuelle et une méthode à toutes les interrogations et à toute la curiosité que j’avais, plus jeune, concernant la diversité des manières de percevoir, de penser et d’habiter le monde. L’anthropologie permet de prendre au sérieux ces phénomènes, sans réduire trop rapidement ce qui nous paraît étrange à une erreur, une croyance ou une pathologie. »David Dupuis transpose ensuite ce même type de questionnement – comment le contexte social façonne l’expérience hallucinatoire – sur un versant clinique. Il part à Durham, dans le nord-est de l’Angleterre, au cours d’un postdoctorat dédié aux voix entendues dans différentes situations : des patients psychiatriques aux usagers de psychédéliques en passant par les médiums spirites. Ce programme interdisciplinaire, nommé Hearing the Voice (« Entendre la voix »), réunit un panel de psychiatres, neuroscientifiques, anthropologues, psychologues, philosophes… « Le travail que j’ai mené en Amazonie a aidé à éclairer ces problématiques. Il m’a permis de mieux comprendre comment certaines expériences, comme celles induites par les psychédéliques, peuvent être vécues comme thérapeutiques pour les participants, alors que certaines voix entendues dans des contextes psychopathologiques peuvent être vécues comme incontrôlables, persécutantes ou délétères. »Aujourd’hui, David Dupuis continue à bâtir ce pont dans le cadre de son travail de recherche. « Rejoindre l’Inserm prolongeait une trajectoire au cours de laquelle j’avais progressivement déplacé les questions forgées sur le terrain anthropologique vers les sciences de la santé et la psychiatrie. Mes travaux visent aujourd’hui à étudier les essais cliniques fondés sur l’utilisation de substances psychédéliques [lire l’encadré] qui se développent en France et à l’étranger, en portant attention à des dimensions que les mesures cliniques saisissent difficilement : l’expérience subjective des participants, la préparation des séances, la relation au thérapeute et la manière dont l’expérience est ensuite interprétée et intégrée. » Travailler à l’Inserm lui permet de conduire un programme de recherche dans un environnement où les sciences sociales peuvent dialoguer directement avec la recherche clinique et biomédicale. « Ce dialogue m’oblige aussi à opérer un rôle de traducteur entre des mondes scientifiques qui décrivent parfois les mêmes objets mais avec des approches et des catégories très différentes. C’est sans doute devenu l’un des fils directeurs de mon travail : comprendre ce que l’on gagne lorsque l’on cesse d’opposer l’expérience vécue, les mondes sociaux et les mécanismes biologiques pour étudier la manière dont ils se composent. »Dépression, anxiété, troubles addictifs : des traitements psychédéliques à l’étudeAyahuasca, psilocybine, LSD… Si les noms de ces substances évoquent souvent les usages récréatifs des années 1960 et 1970, on oublie souvent qu’elles faisaient auparavant l’objet d’études cliniques, dont certaines se sont révélées fructueuses dans la prise en charge de certains troubles comme la dépression.En 1971, l’inscription de ces composés sur la liste des stupéfiants a donné un coup d’arrêt à ces travaux. Mais à partir des années 1980, certaines équipes de scientifiques ont voulu réhabiliter le potentiel thérapeutique de ces molécules et la recherche internationale sur les psychédéliques thérapeutiques a progressivement réémergé. Même si l’usage de ces différents composés reste légalement très encadré, les thérapies assistées par les psychédéliques font l’objet d’essais clinique, notamment dans la prise en charge de la dépression, l’anxiété et de troubles addictifs.Pour en savoir plus Substances psychédéliques : une révolution pour traiter la dépression ? Actualité, Science Thérapies psychédéliques : une panacée ? Actualité, Science David Dupuis, chercheur Inserm, est anthropologue à l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (IRIS, unité 997 Inserm/CNRS/Université Sorbonne Paris Nord/École des hautes études en sciences sociales), à Aubervilliers.Autrice : C.G.À lire aussi À méditer – C’est quoi un état de conscience modifié ? C’est quoi