Pleurs des bébés : il faut parler d’instinct universel et non plus d’instinct maternel

Aussi étonnant que cela puisse paraître, aucune étude n’avait jusqu’à présent comparé la réaction cérébrale des femmes et des hommes face aux pleurs de douleur d’un bébé. Or le résultat de cette analyse bat en brèche un certain nombre d’idées reçues, au premier rang desquelles le mythe de l’instinct maternel.

Les pleurs de nourrisson fascinent les scientifiques qui cherchent à décrire le langage des enfants avant l’acquisition de la parole et à comprendre leur interprétation par les adultes. La question est d’autant plus cruciale lorsqu’il s’agit de pleurs de douleur, signaux d’une urgence potentiellement vitale. Ceux-ci mobilisent-ils différemment les adultes qui les perçoivent selon leur expérience ? Pour étudier ce type de questions, l’imagerie fonctionnelle est précieuse : elle permet d’observer en temps réel l’activation cérébrale d’une personne soumise à l’écoute de pleurs. Les études jusqu’à présent réalisées décrivent que ces sons activent un vaste réseau de régions cérébrales, regroupées sous le nom de « connectome des pleurs de bébé ». Mais les recherches qui ont mis en évidence ce réseau ont été majoritairement menées chez des femmes, creusant inconsciemment l’idée d’un instinct maternel face aux pleurs de bébé.

Être parent oriente la réponse de la compassion vers l’action

Afin de remédier à ce problème tout en avançant sur le sujet, trois groupes stéphanois aux expertises scientifiques complémentaires se sont réunis : celui de Nicolas Mathevon et David Reby (équipe Neuro-éthologie sensorielle), spécialisé en bioacoustique ; celui de Camille Fauchon et Roland Peyron (équipe Neuropain), dédié à la compréhension de l’intégration de la douleur au niveau cérébral ; ainsi que celui d’Hugues Patural au service de néonatologie du CHU de Saint-Étienne. Leur objectif : savoir si l’activation cérébrale induite par l’écoute de pleurs de nourrissons est la même quels que soient son sexe et son expérience avec les enfants. Ce travail est donc le premier sur le sujet à porter sur des femmes et des hommes, parents ou non.

Chaque volontaire a été soumis à une séquence aléatoire de différents types de pleurs qui exprimaient ou non de la douleur [voir plus loin], simultanément à une analyse de leur activité cérébrale par IRM fonctionnelle. Les volontaires étaient en outre invités à interpréter les pleurs et le niveau de la douleur qu’ils y associaient (aucune, légère, modérée, intense).

La conclusion tirée de cette expérience est indiscutable : le cerveau de tout être humain est mobilisé par les pleurs de bébé, qu’il soit parent ou non. « Il existe bien un connectome cérébral spécifique universel qui s’active lorsque des pleurs de bébé sont perçus, insiste Camille Fauchon. Nous mobilisons tous le réseau auditif pour intégrer les signaux sonores, le réseau d’empathie pour ressentir et se représenter la douleur du bébé, le réseau miroir pour préparer une réponse incarnée adaptée, et le réseau de mentalisation pour attribuer au bébé ses intentions et ses besoins. Parallèlement, le réseau de régulation émotionnelle et de vigilance permet de contrôler nos propres réactions et d’orienter notre attention vers les signaux du bébé afin de mettre en œuvre des comportements de soin adaptés, tandis que les réseaux sous-corticaux de récompense et de motivation soutiennent la valeur incitative du signal du nourrisson. Ceci est indépendant du sexe ou de l’expérience que l’on a avec les enfants. »

Deux choses distinguent néanmoins la façon dont s’active le connectome selon les personnes testées. En premier lieu l’expérience : « La capacité à reconnaître un pleur de douleur des autres pleurs est plus élevée chez celles et ceux qui ont des enfants, précise-t-il. Et c’est parmi les parents que l’on observe plus volontiers une activation de l’empathie cognitive et de la régulation émotionnelle, qui permettrait de dépasser la sensation de compassion pour s’orienter vers l’intention et l’action. Il y a donc une phase d’apprentissage ! » Mais des travaux menés dans d’autres contextes par les mêmes scientifiques montrent bien que cette expertise est très rapidement acquise par les parents, en quelques jours à peine après la naissance de leur enfant.

L’empathie est déterminante

La seconde observation importante est que l’ampleur de l’activation du connectome dépend du degré d’empathie. Celui-ci a été évalué chez les volontaires par le biais de deux échelles spécifiques, la Balanced Emotional Empathy Scale (BEES) qui reflète la capacité d’une personne à ressentir l’état émotionnel d’autrui et l’Interpersonal Reactivity Index (IRI) qui évalue les aspects multi-dimensionnels de l’empathie, dont la capacité à se mettre à la place de l’autre et à ressentir de la compassion ou de l’inquiétude pour lui. « Plus le niveau d’empathie d’une personne est élevé, plus l’activation de certaines régions du connectome, impliquées notamment dans les comportements de vigilance, est forte. On a ainsi pu observer le même niveau d’activation chez les femmes et les hommes, parents, dès lors qu’ils avaient un niveau d’empathie semblable. »

« Il y a bien quelques nuances entre femmes et hommes en ce qui concerne la proportion relative d’activation de certaines régions cérébrales du connectome, commente Nicolas Mathevon, mais en réalité elles sont mineures et largement supplantées par le poids de l’expérience personnel et du degré d’empathie. » S’il existe des différences entre les femmes et les hommes sur la capacité à reconnaître et à répondre aux pleurs de détresse d’un enfant, cela repose probablement sur des questions culturelles et éducationnelles, et non des fondements biologiques. Face aux pleurs d’un bébé, parler d’instinct maternel revient à penser que les femmes, contrairement aux hommes, auraient une capacité innée à les comprendre et à y répondre. « Mais c’est un mythe, martèle le bioacousticien. Et l’aspect universel du connectome que nous décrivons grâce à ces travaux n’est pas surprenant. Sur le plan évolutif, les êtres humains sont ce que l’on appelle une espèce “à élevage coopératif”, comme certains primates et oiseaux : le bébé n’est pas exclusivement soigné par sa mère mais par un groupe social. Il est donc logique que chacun et chacune soit apte à comprendre le petit pour le préserver et perpétuer l’espèce. » Il serait maintenant intéressant d’observer s’il existe des spécificités de la réponse cérébrale chez des professionnels qui s’occupent des bébés, eux-mêmes parents ou non, ou encore lorsque le pleur entendu par des parents est celui de leur propre enfant.

Il n’existe pas de langage des bébés

Inconfort, faim, froid, isolement, douleur... Tant qu’il ne maîtrise pas le langage, le bébé s’exprime par des mouvements et des expressions faciales, posturales et vocales. Tous les parents peuvent témoigner d’avoir un jour été démunis face à ces pleurs, en incapacité à comprendre ce dont leur enfant avait besoin. Ce sentiment peut engendrer une certaine anxiété, une détresse, et conduire à une sensation de dépassement, voire de perte de contrôle, conduisant dans les cas extrêmes au syndrome du bébé secoué. Mais en réalité, cette idée d’un langage universel par lequel le bébé exprimerait un besoin à travers un pleur particulier n’existe pas !

« En analysant plusieurs dizaines de milliers de pleurs différents, recueillis auprès de parents qui ont décrit le contexte de ces pleurs, nous avons confirmé que chaque bébé a une identité vocale qui lui est propre, tout comme les adultes, mais que rien ne permet de distinguer le pleur de faim du pleur d’inconfort lié à une couche souillée. Le seul marqueur spécifique que l’on peut identifier en bioacoustique est celui lié à la détresse du bébé », décrit Nicolas Mathevon. Les données acoustiques montrent en effet une nette différence entre un pleur de douleur et les autres types de pleurs : on parle d’un « pleur rugueux ». « Ceci s’explique par le fait qu’en cas de douleur, l’enfant tend ses cordes vocales, ce qui induit des vibrations non linéaires, chaotiques par rapport à celles des autres pleurs. »

Ainsi, avec un peu d’entraînement et d’empathie, nous sommes tous en mesure d’identifier les pleurs de détresse. Mais ces données scientifiques confirment que, dans les autres situations, il n’est pas possible de savoir ce dont un bébé a besoin. Il faut donc déculpabiliser les parents : leur objectif est de soulager leur enfant et, pour cela, de faire des hypothèses puis de voir si les solutions mises en œuvre l’apaisent. Et lorsque la sensation de dépassement ou d’exaspération point, le plus raisonnable est de se faire aider ou de passer la main.


Camille Fauchon est désormais chercheur dans l’unité Neuro-Dol (unité 1107 Inserm/Université Clermont-Auvergne), à Clermont-Ferrand. Nicolas Mathevon est chercheur dans l’équipe Neuro-éthologie sensorielle au Centre de recherche en neurosciences de Lyon (unité 1028 Inserm/CNRS/Université Claude-Bernard – Lyon 1).


Source : C. Fauchon et coll. Parenting and empathy capabilities drive brain response to pain cues in baby cries. Pain, 15 janvier 2026 ; doi :10.1097/j.pain.0000000000003914

Autrice : C. G.

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