Faire avancer l’approche « Une seule santé »

Face aux défis sanitaires actuels, l’approche « Une seule santé » – liant santés humaine, animale et environnementale – s’impose. À l’Inserm et chez ses partenaires, cette vision transversale structure désormais la recherche, de la lutte contre l’antibiorésistance à la prévention des épidémies, en passant par la résilience alimentaire et l’étude des pollutions. Avec un objectif : mieux comprendre pour mieux agir.

Un article à retrouver dans le rapport d’activités 2025 de l’Institut

Santé des humains, santé des animaux et santé des écosystèmes sont étroitement liées. C’est ainsi que se définit l’approche One Health ou « Une seule santé » en français. Comment pratiquer une recherche intégrant ce principe, alors que l’Inserm est dévolu à la santé humaine ? En réalité, la question n’est pas si kafkaïenne et la vision One Health s’est rapidement imposée à l’Institut. Depuis 2024, l’État lui a en effet confié la coordination des communautés de recherche biomédicale via l’Agence de programmes de recherche en santé. De son côté, le CNRS pilote celle dédiée au climat, à la biodiversité et aux sociétés durables, et Inrae coordonne l’agence de programmes consacrée à l’agriculture, à l’alimentation durable, aux forêts et aux ressources naturelles associées. « Quand ces agences se sont réunies, l’approche One Health s’est imposée comme le lien naturel entre elles », relate Éric Cardinale, directeur scientifique de la santé et du bien-être animal à l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) et coordinateur du groupe de travail dédié. « Qu’il s’agisse de comprendre l’épidémiologie des maladies ou la genèse de la résistance aux antimicrobiens, de prévenir l’émergence d’épidémies ou de réduire des pollutions, une approche globale est indispensable. Travailler de façon croisée permet ainsi de mutualiser les données, les capacités humaines et analytiques. » Créé en 2025, le groupe de travail interagences a rapidement identifié quatre thématiques principales, au premier rang desquelles la lutte contre la résistance antimicrobienne.

Déclarer les antibiotiques bien communs

Si tout le monde a intégré que « les antibiotiques, ce n’est pas automatique », l’antibiorésistance, ou la capacité de bactéries pathogènes à résister aux traitements antibiotiques, demeure un des plus grands défis de santé publique. Depuis 2020, l’Inserm pilote le programme prioritaire de recherche Antibiorésistance doté de 40 millions d’euros sur 10 ans. Évelyne Jouvin-Marche, directrice de recherche Inserm, en est la directrice scientifique ; elle est également membre du groupe de travail dont s’est doté l’Inserm pour aborder la résistance antimicrobienne sous l’angle « Une seule santé », avec en tête la nécessité de considérer les antibiotiques comme un bien public mondial. « Ce sont des ressources qui devraient être partagées par tous ceux qui en ont besoin. Or, en santé humaine, certains en font un usage abusif ou inapproprié tandis que d’autres y ont un accès insuffisant ou de mauvaise qualité. Côté santé animale, certains pays se sont dotés de réglementations strictes – telle l’interdiction d’utiliser les antibiotiques comme hormones de croissance – et d’autres n’en ont aucune. Et de façon générale, l’impact sur la santé des écosystèmes est insuffisamment pris en compte », rapporte la spécialiste. « Penser « Une seule santé », c’est mettre tout le monde autour de la table, médecins, vétérinaires, éleveurs, afin d’être certains de cerner tous les enjeux. Ce qui n’empêche pas de revenir à un échange bilatéral si nécessaire. C’est un état d’esprit : il faut penser à ses voisins », insiste Jean-Yves Madec, directeur scientifique de l’axe antibiorésistance à l’Anses et coordinateur One Health-Résistance antimicrobienne à l’Inserm.

Prévenir les maladies infectieuses

Un état d’esprit qui guide les activités de l’ANRS Maladies infectieuses émergentes, agence dédiée de l’Inserm. Comme l’ont montré la pandémie de Covid-19 mais aussi les épidémies ou foyers de chikungunya, Ebola ou encore mpox, des maladies infectieuses peuvent surgir ou ressurgir à tout moment, d’autant plus dans un contexte de changements globaux. À travers le programme et équipement prioritaire de recherche (PEPR) Maladies infectieuses émergentes qu’elle pilote, l’agence s’attache à comprendre, prévenir et contrôler ces maladies en tenant compte de l’interdépendance de la santé animale, humaine et de celle des écosystèmes. En place depuis 2023, le programme a financé 34 projets de recherche et chaires juniors.

Les travaux de Raphaëlle Métras, chargée de recherche Inserm en épidémiologie des maladies infectieuses, illustrent aussi cette deuxième orientation – prévention des risques émergents – définie par le groupe de travail One Health. Vétérinaire de formation, elle étudie l’impact des maladies zoonotiques, qui peuvent se propager des animaux aux humains. Elle s’attelle à quantifier la transmission d’agents pathogènes zoonotiques du compartiment animal ou environnemental à l’humain. « On doit étudier comment les pathogènes se transmettent en milieu naturel pour comprendre comment et dans quelle mesure l’humain est exposé, afin d’évaluer le fardeau de santé publique », explique-t-elle. La chercheuse s’est intéressée à la fièvre hémorragique de Crimée-Congo. Provoquée par un virus transmis par une tique du genre Hyalomma, la maladie est mortelle dans 5 à 30 % des cas chez les humains, mais asymptomatique chez les bovins. La chercheuse a simulé l’effet de la vaccination soit en population animale, soit en population humaine, soit chez les deux. « En zone où le virus circule beaucoup, sur le long terme, la vaccination humaine était plus efficace que la vaccination animale pour diminuer le nombre de cas humains », déclare-t-elle.

Rendre les systèmes alimentaires résilients

« La vaccination des animaux d’élevage, et son acceptabilité ou non, est un des points abordés dans le PEPR Élevages durables », enchaîne Muriel Vayssier-Taussat, microbiologiste Inrae et responsable de ce programme qui associe Inrae, l’Anses, l’Ifremer et l’Inserm. Doté de 45 millions d’euros, il a pour objectif de conduire des recherches interdisciplinaires afin d’apporter des connaissances pour rendre les systèmes d’élevage plus durables, économiquement viables et participer ainsi à la souveraineté alimentaire de la France. Les objectifs croisent ainsi la troisième orientation déterminée par le groupe de travail interagences One Health, celle de la résilience des systèmes alimentaires, autrement dit leur capacité à procurer à tous une alimentation suffisante, adaptée et accessible, au cours du temps, face aux aléas.

« Agir sur les systèmes alimentaires et leur santé, cela impacte directement la santé des plantes, forcément, celle des animaux, mais aussi celle des personnes qui se nourrissent dans ce système alimentaire-là », résume Éric Cardinale. « Le PEPR Systèmes alimentaires, microbiomes et santé, copiloté par Inrae et l’Inserm, doté de 58 millions d’euros sur 7 ans, contribue à ces objectifs, via une meilleure compréhension des microbiomes – l’ensemble des micro-organismes d’un environnement donné et de leur génome – et de leurs interactions avec la santé et l’alimentation. Il vise aussi la mise en œuvre de systèmes alimentaires durables et traçables pour aider à la conception des politiques publiques et pour prévenir et traiter les maladies inflammatoires chroniques », précise Évelyne Jouvin-Marche, codirectrice de ce programme.

Réduire les pollutions

La réduction de l’emploi d’engrais et de produits phytosanitaires dans l’agriculture, par exemple, aura un effet sur l’exposome, l’ensemble des expositions environnementales auxquelles les êtres vivants sont soumis tout au long de leur vie. Parmi ces expositions figurent les pollutions, qu’elles soient chimiques ou biologiques : elles représentent la quatrième orientation identifiée par le groupe de travail One Health. Une thématique largement étudiée à l’Inserm : pollution de l’air, perturbateurs endocriniens, pollution aux micro- et nanoplastiques, chlordécone…

Outre ces thématiques scientifiques, les recommandations émises lors du One Health Summit organisé à Paris à l’occasion de la Journée mondiale de la santé portent sur des questions transversales. L’importance des données, et leur interopérabilité, c’est-à-dire la possibilité de les échanger entre des systèmes différents, est majeure : sans elles, pas d’indicateurs, pas d’analyse possible, et donc aucun levier pour améliorer une situation. En deuxième lieu, Éric Cardinale rappelle que les thèmes scientifiques s’inscrivent dans des socio-écosystèmes pilotés par des femmes et des hommes : « Il ne faut surtout pas séparer sciences et sociétés, martèle-t-il. Enfin, le but de ce groupe de travail est d’éclairer la décision publique et de fournir aux ministères des recommandations fondées sur des données croisées, qui viennent de la santé, de l’environnement et de l’agriculture, plutôt que sur une vision segmentée. »

Même s’il faut continuer à décloisonner les champs de recherche et les institutions, les nombreuses initiatives prises par l’Inserm et ses partenaires dénotent une volonté de pratiquer une science One Health, qui permette d’améliorer la santé de toutes les composantes du vivant.

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