AccueilActualitéScienceComment améliorer la santé mentale des agriculteurs ?Comment améliorer la santé mentale des agriculteurs ? Publié le : 18/06/2026 Temps de lecture : 5 min Actualité, ScienceAnxiété, dépression, stress, idées suicidaires… de nombreux agriculteurs du Grand-Est ne vont pas bien. Des scientifiques de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale.) à Nancy prennent le problème à bras le corps pour rendre les agriculteurs acteurs de l’amélioration de leur santé mentale.Un article à retrouver dans le magazine de l’Inserm n°68« Si on demande aux gens dans la rue : “pensez-vous que la santé mentale des agriculteurs est bonne ?”, une immense majorité répondra à juste titre “non”, assure Abdou Omorou, médecin épidémiologiste dans l’équipe Inserm Inspiire à l’Université de Lorraine à Nancy. C’est pour répondre à ce constat empirique qu’a été lancé dans la région Grand-Est le projet Capacité d’agir des agriculteurs pour améliorer leur santé mentale (Cagriment), financé par la Mutualité sociale agricole (MSA). » Le projet qui a débuté fin 2024 se décline en deux grands volets : l’état des lieux de la santé mentale des agriculteurs établi en trois temps pour balayer une année complète, puis le codéveloppement d’actions pour l’améliorer.Les agriculteurs s’expriment…Première étape donc, prendre le pouls de la santé mentale des agriculteurs. À cette fin, « les caisses de MSA de la région Grand-Est ont envoyé notre premier questionnaire, à T0, à l’ensemble des exploitants, salariés et retraités agricoles, âgés de 18 à 75 ans, soit autour de 50 000 personnes, décrit Florian Manneville, épidémiologiste dans cette même équipe et coresponsable scientifique de l’étude avec Abdou Omorou. Pour que nos mesures soient suffisamment précises, nous avions besoin de 418 répondants. Or, nous avons été agréablement surpris : au total, 1 148 personnes ont répondu et sont incluses dans l’étude ! Comparé à d’autres sujets dans cette population, ce niveau de participation suggère que les agriculteurs ont envie de faire entendre leur voix sur cette problématique. C’est le premier résultat qu’on peut retirer de l’étude. »Le deuxième enseignement confirme que la santé mentale des agriculteurs n’est pas au beau fixe. À T0, les niveaux moyens d’anxiété et de dépression mesurés grâce à l’échelle HADS (Hospital anxiety and depression scale) sont plutôt élevés, tandis que celui du stress perçu établi à l’aide de l’échelle PSS (Perceived stress scale) est modéré. « Mais ce qui frappe, c’est la part des agriculteurs concernés », complète Abdou Omorou. Plus de 40 % des répondants ont une anxiété certaine, et elle est probable pour près d’un quart, soit 66 % d’agriculteurs impactés au total. Côté dépression, les résultats sont un peu moins négatifs, mais elle affecte tout de même 45 % des répondants, 20 % l’étant de manière certaine. En outre, quand le stress perçu, la dépression et l’anxiété augmentent, les idées suicidaires le font également. Or, les chercheurs soulignent que 28 % des agriculteurs ont des pensées suicidaires, qualifiées d’élevées pour 8 %. « Nous observons donc que la probabilité d’avoir des idéations suicidaires est sept fois plus élevée chez les agriculteurs que chez les 18–85 ans en population générale », souligne Florian Manneville.Bien sûr, les résultats ne sont pas totalement comparables car les enquêtes diffèrent au niveau de l’effectif, de l’âge, du sexe… « Nos répondants sont à 64 % des hommes et ont 50 ans en moyenne, un biais est donc possible, tempère l’épidémiologiste. Mais il ne peut pas expliquer à lui seul une telle différence. Par ailleurs, les agriculteurs qui vont mal n’ouvrent plus leurs lettres, leurs courriels… Ils n’ont donc probablement pas répondu à notre questionnaire, ce qui m’amène à penser que la description que l’on fait de leur santé mentale est possiblement plus optimiste que la réalité. » Abdou Omorou en est convaincu : « Si d’aventure on avait des résultats biaisés, ce serait dans le sens d’une sous-estimation des problèmes ! »Des facteurs plus ou moins déterminantsOutre la description de la santé mentale des agriculteurs, les premiers résultats de l’étude mettent en lumière ce qui favorise sa dégradation. « Parmi tous les indicateurs que nous avons observés, la vulnérabilité sociale – autrement dit la précarité sociale – est celui qui est le plus fortement associé à l’anxiété, à la dépression et au stress perçu », souligne Florian Manneville. Viennent ensuite le fait d’être une femme, d’avoir un faible niveau scolaire, d’être jeune, d’avoir la responsabilité d’une exploitation et la nature même de cette dernière. En l’occurrence, « il y a relativement plus d’éleveurs qui ont des idées suicidaires, et les niveaux d’anxiété et de dépression semblent plus élevées chez ceux qui combinent polyculture et élevage, complète l’épidémiologiste. L’élevage semble donc avoir un effet plus défavorable sur la santé mentale, même si ces différences entre les types d’exploitations sont à la limite de la significativité. »Inversement, les indicateurs porteurs d’optimisme ne sont pas légion. Néanmoins, en moyenne, le locus (Portion de génome, situé sur un emplacement précis d’un chromosome.) de contrôle interne, c’est-à-dire le fait qu’une personne estime que les évènements qui la touchent sont déterminés par ses actes, est supérieur au locus (Portion de génome, situé sur un emplacement précis d’un chromosome.) externe, qui correspond à la sensation de subir des évènements qu’on ne maîtrise pas. Or, quand le locus interne augmente, idées suicidaires, dépression et anxiété diminuent. « Autrement dit, quand je suis maître des évènements qui arrivent autour de moi, j’agis de manière favorable sur ma santé mentale, indique Florian Manneville. Cela va donc dans le sens du projet, qui vise à amener les agriculteurs à être acteurs de la promotion de leur santé mentale », entendez par là à être en capacité d’agir pour l’améliorer et la préserver.Enfin, à ces données quantitatives, vont s’ajouter sous peu des éléments qualitatifs issus d’entretiens qui ont recueilli la perspective des agriculteurs eux-mêmes, notamment sur leur santé mentale et celle de leur milieu, le soutien social, le système économique et réglementaire de leur profession, leur connaissance de dispositifs d’aide pour la santé mentale.Objectif : codévelopper une intervention pour aller mieuxL’état des lieux n’est donc pas terminé, mais la deuxième phase de Cagriment – celle qui vise à élaborer des actions concrètes – est déjà engagée. À cette fin, « nous participons aux comités de prévention du mal-être agricole organisés dans les départements du Grand-Est avec tous les acteurs concernés : syndicats, vétérinaires, banques, MSA…, décrit Florian Manneville. Après leur avoir présenté les résultats, nous leur demandons leur avis : comment expliquer nos observations ? quels sont les freins et comment les lever ?… Et pour l’instant, les retours sont positifs. » Plus largement, « nous sommes dans une démarche de recherche participative et de santé publique, souligne Abdou Omorou. Il ne s’agit pas de proposer un énième outil que nous aurions élaboré seuls, mais bien de codévelopper une intervention, son test et son évaluation, avec tous ces acteurs. » Un programme ambitieux donc, qui « vise à développer, tester et valider l’ensemble de la démarche, afin qu’elle puisse, à terme, être déployée dans d’autres régions », conclut l’épidémiologiste.Abdou Omorou et Florian Manneville sont chercheurs au laboratoire Interdisciplinarité en santé publique, interventions et instruments de mesure complexes – région Est (Inspiire, unité 1319 Inserm/Université de Lorraine) à Nancy.Autrice : F. D.-M.À lire aussi À garder en tête – C’est quoi la santé mentale ?C’est quoi Pesticides : Et maintenant, que fait-on ?Actualité, Science Troubles anxieuxUne personne souffre de troubles anxieux lorsqu’elle ressent une anxiété forte et durable sans…