Une molécule naturelle du sang freine un mécanisme clé du paludisme

Une molécule naturellement présente dans notre organisme et disponible sous forme de complément alimentaire, la taurine, pourrait réduire le risque de paludisme sévère. Une étude conduite par plusieurs équipes de l’Inserm et de l’institut Pasteur vient en effet de montrer que cette molécule est impliquée dans certaines formes asymptomatiques de la maladie, car elle bloque un mécanisme essentiel au maintien du parasite dans l’organisme.

Le paludisme est une maladie parasitaire transmise par les moustiques anophèles femelles qui sévissent surtout en Afrique subsaharienne et en Asie. Il entraîne près de 600 000 décès par an, principalement chez les enfants de moins de cinq ans. Le parasite responsable, Plasmodium, atteint initialement le foie où il se multiplie avant d’infecter les globules rouges. Il se reproduit à nouveau dans ces cellules sanguines, libérant une vingtaine de nouvelles copies de lui-même toutes les 48 heures. Dans les formes les plus sévères du paludisme, les parasites s’accrochent dans les petits vaisseaux sanguins du cerveau et entraînent alors fièvre, maux de tête, nausées et vomissements, puis des convulsions et un coma chez les jeunes enfants ou les adultes infectés pour la première fois.

Toutefois, le comportement du parasite varie selon la saison. Pendant la saison des pluies, période de reproduction et d’activité intense des moustiques, le risque d’infection symptomatique est important. À l’inverse, lors des périodes sèches durant lesquelles les moustiques ne survivent pas, les formes symptomatiques de paludisme disparaissent. Un certain nombre d’individus sont néanmoins toujours porteurs du parasite et présentent une infection dite chronique asymptomatique. « Ces personnes servent de réservoir au parasite : il sommeille avant d’être de nouveau capté et transmis lors de piqûres de moustique à la saison humide suivante », explique Antoine Claessens, chercheur Inserm, responsable d’une équipe au Laboratoire sur les interactions hôte-pathogène à l’Université de Montpellier.

Des propriétés antiadhésives

Les mécanismes sous-jacents à la persistance asymptomatique des Plasmodium dans l’organisme pendant la saison sèche font l’objet de recherches actives car ils pourraient nous apprendre comment mieux contrôler l’infection. L’équipe d’Antoine Claessens en particulier, en collaboration avec celles d’Artur Scherf à l’institut Pasteur et de Benoît Gamain au Centre d’immunologie et des maladies infectieuses à Paris, a étudié ce phénomène en Gambie. Les chercheurs ont recruté une centaine de personnes, âgées de 19 ans en moyenne, durant la saison humide de forte transmission du paludisme (de fin juin à début septembre) et la saison sèche de faible transmission (de mi-septembre à mi-juin). Ils ont recherché la présence de Plasmodium falciparum (une des cinq espèces de Plasmodium, celle qui provoque le plus de décès) chez ces volontaires et mesuré les concentrations d’une centaine de molécules présentes dans leur sang. 

Les chercheurs ont constaté des variations importantes de quantité de taurine, une molécule naturellement présente dans le sang et impliquée dans diverses fonctions de l’organisme (cardiaques, musculaires, digestives…). Faible en période de forte transmission, elle augmente de façon continue au cours de la saison sèche chez l’ensemble des volontaires, dont ceux qui présentent une infection chronique asymptomatique. Les scientifiques ont donc recherché le rôle potentiel de cette molécule en lien avec l’infection.

Leurs travaux montrent que la taurine n’affecte pas directement la survie du parasite, mais qu’elle interfère avec un mécanisme essentiel à son maintien dans l’organisme : l’adhérence des globules rouges infectés aux parois des vaisseaux sanguins. Cette adhérence, médiée par des protéines parasitaires, permet aux cellules infectées d’échapper à leur élimination par la rate, le sort normalement réservé à tous les globules rouges altérés. « La taurine inhibe cette adhérence, ce qui favorise l’élimination des cellules infectées et contribue ainsi à limiter l’infection », clarifie Antoine Claessens.

Un agent thérapeutique à évaluer

À ce stade, les chercheurs ignorent pourquoi la concentration de taurine augmente au cours de la saison sèche. Cette substance est à la fois produite par notre foie et apportée par l’alimentation. Le régime frugal des volontaires recrutés dans cette région de Gambie ne plaide pas en faveur d’un apport externe accru, puisque la taurine provient essentiellement de produits animaux. L’hypothèse est donc celle d’une augmentation de sa synthèse par l’organisme en raison de modifications saisonnières du microbiote intestinal, mais cela reste à vérifier. En attendant, les chercheurs souhaitent évaluer le bénéfice thérapeutique potentiel de la taurine en prévention des formes sévères de paludisme : « L’objectif est de savoir si une supplémentation en taurine, un complément alimentaire disponible dans le commerce et généralement considéré comme sûr, réduit le risque de sévérité de l’infection par Plasmodium au cours d’une saison humide. Pour cela, nous souhaitons mener une étude clinique qui consisterait à administrer de la taurine en population générale pendant une période de forte transmission », conclut-il.


Antoine Claessens, chercheur Inserm, est responsable de l’équipe Approches génomiques du paludisme chronique asymptomatique au Laboratoire sur les interactions hôte-pathogène (LPHI, UA15 Inserm/CNRS/Université de Montpellier), à Montpellier. Artur Scherf est chercheur CNRS dans l’unité ParasitInnov (unité 1347 Inserm/Institut Pasteur) à Paris et Benoît Gamain, chercheur CNRS, responsable de l’équipe Pathogénèse du paludisme sévère au Centre d’immunologie et des maladies infectieuses (unité 1135 Inserm/Sorbonne Université) à Paris.


Source : G. Diffendall et coll. Longitudinal plasma metabolomics reveals a role for taurine in asymptomatic malaria and seasonal persistence. Nature Microbiology, 18 février 2026 ; doi : 10.1038/s41564-026–02268‑9

Autrice : A. R.

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