AccueilActualitéScienceQuand notre mode de vie gave notre foieQuand notre mode de vie gave notre foie Publié le : 08/06/2026 Temps de lecture : 6 min Actualité, ScienceNotre foie remplit des fonctions vitales indispensables, nombreuses et variées. Le revers de la médaille, c’est qu’il conserve les séquelles des inflammations qu’il a précédemment connu et que ces traces favorisent l’apparition ultérieure d’autres maladies. Bien avant d’arriver au stade du cancer du foie, l’appellation « maladie du foie gras » recouvre ainsi tout un spectre de pathologies, dès lors qu’une quantité importante de gras s’y loge durablement, entraînant une inflammation. Ce mal pourrait bien faire partie de ceux du siècle, tant les maladies métaboliques sont incriminées dans l’inflammation chronique du foie. Et derrière elles, notre mode de vie…Cet article est la retranscription de l’émission « Eurêka » diffusée sur l’antenne de RCF Alsace le 28 mai 2026, en partenariat avec la Délégation régionale Inserm Est. Cet épisode est réécoutable en cliquant ici.On présente souvent le cerveau comme le chef d’orchestre de notre corps, on fait volontiers l’analogie entre le cœur et une pompe (particulièrement sophistiquée), et bien aujourd’hui intéressons-nous à l’organe qu’on pourrait assimiler à l’usine de notre organisme : le foie. Notre foie est d’abord un filtre qui élimine en continu de nombreuses toxines, issues de déchets produits par notre organisme ou liées à ce que nous ingérons. Il joue ainsi un rôle crucial en matière de détoxification. Le foie fait également office de réservoir puisqu’il stocke l’énergie sous forme de sucre. D’ailleurs il ne fait pas que la stocker, il la met à disposition de notre organisme en quantité adaptée. Le foie assure une fonction de synthèse, en assurant le métabolisme des glucides, lipides et des protéines tout en sécrétant de la bile, essentielle à notre digestion.Bref, cette super-usine que constitue le foie remplit des fonctions vitales indispensables, nombreuses et variées. Mais, comme dans les films à suspense hollywoodiens, avoir des super-pouvoirs n’empêche pas de subir des dommages… Et contre toute attente, l’ennemi numéro un de notre foie, c’est le gras. Cela vous surprend sans doute, compte tenu de l’importance du foie dans le métabolisme, mais de façon physiologique le foie sain ne contient pas (ou peu) de graisse. Dans le cas d’un déséquilibre entre les apports caloriques et l’activité physique, on obtient un excès d’énergie qu’il faut stocker quelque part… bingo : cette accumulation se fait sous forme de graisse, dans le foie. Dès lors qu’on y recense plus de 5% de graisse, on parle de stéatose hépatique – ou plus familièrement de « maladie du foie gras ». Cette accumulation n’est pas forcément grave à ce stade, et surtout elle est loin d’être rare : en France, d’après une étude réalisée à partir des données de la cohorte Constances pilotée par l’Inserm, pas moins de 8 millions d’adultes seraient atteints. Derrière la « maladie du foie gras », un spectre de pathologiesMais si la graisse continue à s’accumuler, ce foie gras peut déclencher une toxicité et la maladie évoluer progressivement vers un stade plus sévère. Le foie devient alors le siège d’une inflammation qui, si elle perdure, va s’aggraver avec le temps : les cellules qui concouraient au bon fonctionnement du foie sont petit à petit décimées, laissant place à des cicatrices à l’aspect fibreux. S’installe alors une fibrose, caractérisée par un tissu cicatriciel qui durcit l’organe, comme du caoutchouc qui l’enserrerait peu à peu.Chez certains patients, l’escalade se poursuit et la fibrose évolue vers une cirrhose après 10 ou 20 ans. La cirrhose est une lente et irréversible fibrose, aboutissant à cette maladie grave et incurable où le foie n’est plus capable d’assurer ses fonctions. Or, pour les patients présentant une cirrhose, il existe à terme un risque accru de cancer du foie, face auquel les traitements restent pour le moment très insatisfaisants, faisant de ce cancer le troisième plus meurtrier au monde. Des cellules de foie présentant des signes de fibrose, ici en bleu. Crédit : Anouk Charlot – UR3072.Profitons-en pour battre en brèche, ou du moins nuancer, l’idée reçue selon laquelle le foie « repousse » : s’il est effectivement doté d’une formidable capacité de régénération, le foie conserve malgré tout les séquelles des inflammations qu’il a précédemment connu, et ces traces laissées favorisent l’apparition ultérieure d’autres maladies. Ainsi, 90% des cancers du foie se développent sur un organe déjà malade. L’appellation « maladie du foie gras » recouvre donc en réalité tout un spectre de pathologies. Ce processus est cumulatif et sournois, car pendant des décennies la maladie peut évoluer en silence, sans se manifester.Rassurez-vous, il ne s’agit pas de dire qu’une petite accumulation de gras dans le foie débouchera forcément sur une inflammation chronique avec les conséquences de plus en plus délétères que nous avons décrites. On estime que seule une petite partie des personnes présentant un foie gras atteindront un stade pré-cirrhotique. Toutefois, souvenez-vous, rien qu’en France plusieurs millions d’individus sont concernés par la stéatose hépatique ; les quelques pourcents d’individus chez qui la situation pourrait devenir très grave représentent donc en réalité plus de 200 000 personnes !En cause : notre mode de vieComment expliquer une telle prévalence ? Longtemps, on attribuait surtout la survenue d’un cancer du foie à une consommation d’alcool excessive ou aux hépatites virales chroniques, cette famille de pathologies caractérisées par une inflammation du foie. Ces facteurs de risque reculent progressivement, avec la mise au point de vaccins, d’antiviraux et le renforcement des aspects préventifs ; ainsi l’infection virale chronique peut désormais être contrôlée (pour l’hépatite B) ou guérie (pour l’hépatite C). Nous avions d’ailleurs eu l’occasion d’évoquer ces aspects lors de l’émission portant sur les recherches de Joachim Lupberger, diffusée en février 2025.Aujourd’hui la tendance évolue et ce sont les maladies métaboliques qui sont massivement incriminées dans l’inflammation chronique du foie. C’est justement sur ces voies métaboliques que travaille Anouk Charlot, post-doctorante à l’Institut de recherche en médecine translationnelle et maladies hépatiques, affilié à l’Inserm et à l’Université de Strasbourg. Après avoir effectué sa thèse autour du rôle des macronutriments, ces carburants essentiels à notre corps que sont notamment les glucides, les lipides et les protéines, elle a souhaité mettre son expertise sur les régimes alimentaires au service de la recherche de voies thérapeutiques contre le cancer du foie. Ses connaissances sur la fameuse western diet, le régime occidental riche en gras et en sucre, sont à cet égard précieuses. Car il ne faut pas s’y tromper : la stéatose hépatique métabolique, cette « maladie du foie gras », est bel et bien une maladie liée à notre mode de vie moderne : alimentation trop riche, produits ultra-transformés, excès de sucre, mais aussi notre manque global d’activité physique au point qu’on parle de sédentarité… C’est pour cette raison d’ailleurs qu’Anouk récuse la dénomination de « maladie du soda », qu’on entend parfois pour désigner cette pathologie. L’alimentation est autant en cause que l’activité physique, ce que ne suggère pas cette appellation. Aujourd’hui, Anouk ne fait donc plus de nutrition à proprement parler, mais participe à la recherche de nouveaux traitements contre le cancer du foie. Le caractère beaucoup plus exploratoire de cette tâche n’entame pas la motivation de la jeune chercheuse, qui tient à « apporter sa pierre à l’édifice » comme elle aime le dire. Avec ses collègues, elle tâche d’identifier de nouvelles cibles thérapeutiques chez les patients, les teste au laboratoire sur des cellules ou dans des modèles précliniques, avec l’espoir de revenir vers les patients dans le cadre d’essais cliniques. Un travail de longue haleine, car pour un anticorps prometteur, une centaine échoue : rares sont les cibles qui réduisent efficacement la tumeur, sans induire une réaction délétère ailleurs ! Alors pendant que la recherche continue de travailler d’arrache-pied, adoptons toutes et tous quelques mesures hygiéno-diététiques simples : une alimentation plus équilibrée, une consommation d’alcool modérée et une activité physique régulière (ne serait-ce que de la marche !) constituent nos premiers et meilleurs alliés !