AccueilActualitéPortraitsCéline Greco, engagée contre les souffrances de l’enfantCéline Greco, engagée contre les souffrances de l’enfant Publié le : 27/01/2026 Temps de lecture : 6 min PortraitsCéline Greco s’intéresse aux douleurs de l’enfant, notamment celles associées à des maladies génétiques rares qui affectent la peau. En identifiant un mécanisme clé de l’une d’entre elles, la chercheuse a non seulement permis de soulager les jeunes patients touchés, mais aussi de mettre leur maladie en rémission. Elle espère aujourd’hui réaliser des progrès comparables dans d’autres pathologies pédiatriques. Un engagement sans relâche qui, en écho à son parcours de vie, s’étend dans le monde associatif à l’accompagnement des enfants confiés à l’aide sociale à l’enfance.Céline Greco, médecin de la douleur, cheffe du service de médecine de la douleur et médecine palliative de l’hôpital Necker-Enfants malades (AP-HP) et responsable d’une équipe de recherche à l’institut Imagine (unité 1163 Inserm/Université Paris-Cité) © Maison des LobryPeu de chercheurs ont débuté leur parcours par une découverte « miraculeuse », mais c’est le cas de Céline Greco. En 2018, elle dirige le service de médecine de la douleur de l’hôpital Necker-Enfants malades à Paris où elle prend alors en charge, conjointement avec le service de dermatologie pédiatrique dirigé par Christine Bodemer, de jeunes patients atteints du syndrome d’Olmsted. Dans cette maladie génétique rare et orpheline, un épaississement anormal de la peau (hyperkératose) se développe massivement au niveau des mains et des pieds. Ce phénomène dit de « kératodermie palmoplantaire » empêche toute mobilité, marche ou manipulation. Et il est associé à des douleurs extrêmes, très mal soulagées par les antalgiques disponibles. « C’était très difficile de n’avoir aucun traitement capable de soulager complètement ces enfants et de ne pas être en mesure de leur permettre de mener une vie normale », explique la chercheuse.« Cette maladie est causée par la mutation d’un gène, TRPV3, qui code pour un canal protéique situé au niveau de cellules de la peau, les kératinocytes. Ce canal a un rôle dans la sensibilité thermique mais aussi dans le prurit (démangeaisons). » Céline Greco prend alors connaissance d’un article qui décrit un lien biologique entre TRPV3 et une autre protéine : le récepteur EGFR. Or si aucun traitement disponible ne cible TRPV3, plusieurs médicaments utilisés en cancérologie interfèrent avec EGFR... La chercheuse y voit un espoir et décide de comprendre plus précisément les relations qu’entretiennent les deux protéines : « Dans les conditions normales, elles interagissent pour assurer l’équilibre de la croissance cutanée. Mais en cas de mutation de TRPV3, un cercle vicieux s’installe avec un emballement de la croissance des kératinocytes médiée par EGFR. » Céline Greco propose donc de tester un des médicaments anti-EGFR disponibles, l’erlotinib, auprès des enfants atteints par ce syndrome pris en charge à l’hôpital Necker. Et les résultats sont spectaculaires : « En moins de dix jours, ils ont pu arrêter les traitements antalgiques lourds et l’hyperkératodermie a totalement disparu en trois mois. C’était inespéré, confie-t-elle. Ces enfants ont pu marcher, écrire, reprendre leur croissance, aller à l’école et avoir une vie sociale normale. » Aujourd’hui, l’erlotinib est devenue le traitement de référence de la maladie, mais aussi d’autres pathologies hyperkératosiques.Des maladies génétiques aux maladies communesSi la révolution thérapeutique qu’elle a permise constitue une véritable fierté, la scientifique est tout de même restée sur sa faim : « Le fait que le traitement soit efficace sur la douleur avant même que l’hyperkératose ne soit réduite m’a interpelée, précise-t-elle, car cela suggère que la douleur n’est pas qu’un symptôme secondaire à la maladie mais qu’elle en fait partie intégrante. » Cette observation constitue le point de départ du projet de recherche qu’elle conduit actuellement, pour lequel elle a obtenu un financement Atip-Avenir en juillet 2021. « Avec l’équipe que j’ai recrutée grâce à ce programme, nous étudions comment les kératinocytes transmettent le message douloureux au cerveau, un sujet qui reste largement inexploré. » Pour cela, la chercheuse et ses collaborateurs ont mis au point des modèles cellulaires qui miment différentes maladies cutanées douloureuses d’origine génétique. « Nous sommes également en train de développer un modèle d’organoïde dans lequel des kératinocytes et des neurones sont cultivés ensemble, en 3D, pour étudier plus facilement leurs interactions, précise-t-elle. Nos travaux commencent à mettre en évidence des voies de signalisation anormalement activées dans certaines situations. Leur identification et leur décryptage permettront de mieux comprendre les mécanismes de la douleur cutanée. Elles pourraient peut-être constituer de nouvelles cibles thérapeutiques. »Une ambition qui a une résonance particulière pour celle qui, adolescente, rêvait déjà d’être chercheuse. « Lorsque j’ai commencé mes études de médecine, je souhaitais travailler sur le cancer. Mais en deuxième année, le stage que j’ai effectué dans un service de soins palliatifs m’a transformée : j’ai accompagné un patient, un ancien sculpteur et qui était traité pour un cancer du pancréas. Nous étions démunis pour lui offrir un soulagement suffisant. J’ai alors pris conscience que la médecine de la douleur était dramatiquement pauvre et sommaire, et que la recherche dans ce domaine était peu développée. » Elle bifurque alors vers cette voie, plus particulièrement dans le domaine pédiatrique où les médicaments autorisés sont encore plus rares. Pendant son internat, en 2010, elle rejoint l’hôpital Necker-Enfants malades où elle exerce toujours. Dans le service de médecine de la douleur qu’elle dirige aujourd’hui, elle multiplie les axes de recherche sur les douleurs cutanées, osseuses et neuropathiques. « Avec d’autres équipes, nous sommes ainsi en train de mettre au point des nanoparticules destinées au traitement des douleurs associées aux cancers osseux pédiatriques. »Une partie de l’enfance négligéeEt son engagement auprès des enfants dépasse les murs du laboratoire et de l’hôpital. « J’ai une passion qui est la recherche en médecine de la douleur, et j’ai aussi une mission qui est la protection de l’enfance. Ce sont deux choses différentes que je ne relie pas. C’est d’avoir été moi-même victime de violences lorsque j’étais petite, d’avoir été confiée à l’aide sociale à l’enfance et de m’en être sortie qui a motivé mon engagement associatif. » Car elle n’a rien oublié de son parcours et du hasard des rencontres qui l’ont menée jusqu’ici. « J’ai eu la chance qu’une infirmière scolaire m’ait sauvée la vie lorsque j’étais au lycée. Plus tard, une assistante sociale m’a aidée à obtenir une bourse du CROUS et à suivre des études, puis une structure nous a permis, à ma sœur et à moi, d’être logées pour un loyer modeste afin de mener nos études de médecine. » Ancienne élève de l’École de l’Inserm Liliane Bettencourt, une formation qui lui a permis de s’initier à la recherche dès sa 2e année de médecine, Céline Greco a également reçu le soutien de la fondation Bettencourt-Schueller pour poursuivre ses études alors qu’elle n’avait aucune ressource.« Aujourd’hui, je refuse de vivre égoïstement et d’oublier que ma réussite est exceptionnelle pour un enfant confié à l’aide sociale à l’enfance (ASE). Je reste scandalisée par le fait que seuls 5 % de ces jeunes décrochent un baccalauréat général et qu’1 % seulement peut s’engager dans des études supérieures. Près de la moitié des jeunes sans-abris de 18 à 25 ans sont aujourd’hui issus de l’ASE. Et les études internationales démontrent que les enfants victimes de violence risquent de perdre 20 ans d’espérance de vie en l’absence de soins précoces : pourtant, 90 % des enfants confiés à l’ASE n’ont pas de suivi de leur santé ! C’est un drame humain que je ne peux tolérer. » Voilà donc 12 années qu’elle s’est engagée dans un combat militant.Après avoir témoigné sous pseudonyme de son parcours jonché de maltraitance dans le livre La démesure, Céline Greco a fondé l’association IM’PACTES qui vise à accompagner ces jeunes concernant leur santé, leur scolarité, leur accès à la culture et leur insertion professionnelle. Elle a ainsi impulsé la création des centres d’appui à l’enfance Asterya. « Ces structures, dont la première a été inaugurée à Paris en décembre dernier, sont des centres de santé dédiés aux enfants victimes de violences et confiés à l’ASE. Les enfants y bénéficient d’un bilan de santé somatique et psychique et d’un parcours de soins coordonné, gradué et expert pour les aider à dépasser le trauma. » Et l’engagement associatif de la chercheuse est en train de se traduire en politique publique : en lien avec le ministère de la Santé, des Familles, de l’Autonomie et des Personnes handicapées, d’autres centres devraient prochainement ouvrir à Bordeaux, Strasbourg, Grenoble, Toulouse ou Marseille.Céline Greco est médecin de la douleur, cheffe du service de médecine de la douleur et médecine palliative de l’hôpital Necker-Enfants malades (AP-HP) et responsable d’une équipe de recherche à l’institut Imagine (unité 1163 Inserm/Université Paris-Cité).Autrice : C. G.À lire aussi Danser contre les douleurs chroniquesPodcast DouleurLa douleur serait à l’origine de près de deux tiers des consultations médicales. Elle… Une protéine anti-inflammatoire et pro-cicatrisante, produite par des neurones !Actualité, Science