Des cellules sénescentes pas si dormantes !

Éliminer les cellules dites « sénescentes » qui s’accumulent au fil du temps dans notre organisme est une piste sérieuse pour lutter contre certaines maladies du vieillissement. Néanmoins, une meilleure compréhension du comportement de ces cellules et de leur fonctionnement est encore nécessaire pour y parvenir. À Illkirch, le chercheur Inserm Bill Keyes et son équipe y travaillent : ils viennent en effet de découvrir un mécanisme inédit, qui pourrait favoriser la survie des cellules sénescentes et la progression de maladies neurodégénérescentes ou de cancers.

La sénescence est un état cellulaire particulier : en réponse à un stress, à des dommages internes ou encore à des signaux biologiques comme le raccourcissement des extrémités de ses chromosomes, la cellule arrête définitivement de se diviser, sans pour autant mourir. Elle reste active mais son fonctionnement se modifie. Dans certains contextes, cet état peut être bénéfique. Mais avec le temps, le nombre de cellules sénescentes augmente dans l’organisme et des effets délétères se manifestent. Leur accumulation est en effet associée à plusieurs maladies liées à l’âge comme l’arthrose, le cancer ou encore la neurodégénérescence. Et plusieurs études ont montré que leur élimination peut ralentir certaines conséquences du vieillissement. À l’Institut de génétique et de biologie moléculaire et cellulaire à Illkirch, l’équipe de Bill Keyes, directeur de recherche Inserm, étudie ces cellules et leur rôle dans différents contextes physiologiques et pathologiques. Elle a tout récemment observé un phénomène jamais décrit auparavant, qui permet aux cellules sénescentes d’éliminer une partie de leur contenu.

Bon débarras

Pour cela, l’équipe a expérimentalement induit la sénescence de cellules (par irradiation aux rayons X ou avec des médicaments de chimiothérapie), puis les a placées en culture en contact avec d’autres cellules. « Alors que nous pensions les cellules sénescentes plus ou moins dormantes, chacune est rapidement rentrée en contact avec une cellule voisine, sénescente ou pas, et s’y est accrochée. Les cellules se sont ensuite éloignées les unes des autres, formant entre elles de longs filaments. Ces derniers s’étiraient, puis finissaient par s’arracher de la cellule sénescente, tout en restant attachés à la cellule voisine mais sans fusionner avec elle », explique Bill Keyes. Les chercheurs ont baptisé les fragments de cellules sénescentes ainsi formés SCAFs pour senescent-cell adhesion fragments (« fragments d’adhésion de cellules sénescentes »).

Voir un enregistrement vidéo du phénomène :

Les observations réalisées – en particulier par Matej Durik, postdoctorant dans l’équipe – indiquent que ce phénomène est continu, avec au moins 10 ou 12 fragments simultanés pour une même cellule sénescente. Étonnamment, les membranes des cellules sénescentes et des fragments restaient intactes malgré la phase « d’arrachement », suggérant l’existence de mécanismes de réparation membranaire très efficaces. Toutefois, quatre à cinq jours après leur formation, les fragments finissaient par se rompre et disperser leur contenu dans le milieu intercellulaire. Les chercheurs ont analysé ce contenu : ils y ont notamment retrouvé diverses molécules impliquées dans les processus inflammatoires, ainsi que de nombreuses mitochondries endommagées, connues pour représenter une menace pour la cellule qui les héberge.

Quel impact pour les tissus ?

Plusieurs questions se posent à ce stade : quel est le rôle de ces fragments pour les cellules sénescentes ? Quel est l’impact de ce « largage » pour les cellules avoisinantes ? L’équipe a émis plusieurs hypothèses et apporte des débuts de réponses. « En se débarrassant d’un certain nombre de déchets, et notamment de mitochondries dysfonctionnelles, les cellules sénescentes favorisent probablement leur survie, suppose Bill Keyes. Mais cela semble avoir des conséquences néfastes, notamment en contexte pathologique. Dans une autre expérience, l’ajout de SCAFs à des cellules cancéreuses a favorisé, in vitro, leur capacité de prolifération, de migration et d’invasion : autant de caractéristiques de la progression tumorale », décrit-il. Parallèlement, les chercheurs ont détecté une forte concentration de molécules de type amyloïdes dans les fragments. Or ces molécules sont capables de s’auto-agréger pour former des fibrilles typiques de celles retrouvées entre les neurones des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. « Les cellules sénescentes sont abondantes dans le cerveau vieillissant : les fragments dont elles se délestent pourraient contribuer à l’amorçage de lésions neuronales. C’est ce que nous allons maintenant vérifier dans d’autres modèles, y compris in vivo, prévoit Bill Keyes. À terme, si nos suspicions se confirment dans le domaine du cancer et de la neurodégénérescence, ces fragments ou leur contenu pourraient devenir des cibles thérapeutiques pour lutter contre les maladies du vieillissement. »


Bill Keyes est chef de l’équipe Mécanismes communs au développement, cancer et vieillissement à l’Institut de génétique et de biologie moléculaire et cellulaire (IGBMC, unité 1258 Inserm/CNRS/Université de Strasbourg), à Illkirch.


Source : M. Durik et coll. Senescent cells maintain viability through adhesion-dependent fragmentation that promotes debris deposition. Developmental Cell, 28 août 2026 : DOI : 10.1016/j.devcel.2026.08.002

Autrice : A. R.

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