Village Alzheimer : un accompagnement qui améliore le devenir médical des résidents

Le Village landais Alzheimer Henri-Emmanuelli, unique en France, accueille des personnes atteintes de formes sévères de la maladie d’Alzheimer dans un lieu de vie qui favorise leur autonomie, avec un haut taux d’encadrement. Des données récentes montrent que cette structure limite les besoins d’hospitalisation des résidents, améliore leur qualité de vie et le déroulement de leur fin de vie. Malgré son coût élevé, le Village pourrait aussi permettre certaines économies au système de santé...

Photographie de la place du village landais, avec un préau équipé de tables et de chaises, dans un environnement verdoyant.
Village landais Alzheimer Henri-Emmanuelli (VLAHE) ©Inserm/François Guénet

En 2020, le premier Village Alzheimer de France ouvrait dans les Landes, à Dax, inspiré par l’expérience fructueuse menée depuis une dizaine d’années aux Pays-Bas. Ce village de 5 hectares a été conçu pour préserver l’autonomie et les interactions sociales des résidents. Formé par quatre quartiers de quatre maisonnées installés autour d’une bastide centrale, il héberge un parc, un potager, ainsi que plusieurs services et commerces également ouverts aux personnes extérieures : café-restaurant, épicerie, coiffeur, bibliothèque, salle de spectacle, salle de sport. Cet environnement offre ainsi de nouvelles modalités d’interactions, d’intervention et d’accompagnement aux 110 résidents, leurs soignants, leurs proches et leurs aidants.

Depuis son ouverture, une équipe de recherche Inserm dédiée, implantée au sein du Village, recueille les données médicales, psychologiques et médico-économiques pour permettre d’apprécier l’apport de la structure. Les premières observations ont mis en évidence un niveau de qualité de vie plus élevé que dans des établissements standards, tant pour les personnes accueillies que pour les professionnels qui les accompagnent. Il y a quelques semaines, une analyse a mis en avant des bénéfices probants : « Comparativement à leurs homologues en Ehpad, les résidents du Village sont moins souvent hospitalisés : 6,4 % d’entre eux partent à l’hôpital au cours d’un trimestre, contre 11,1 % de ceux qui vivent dans une établissement classique, explique Damien Krier, qui a mené cette analyse dans le cadre de son doctorat, codirigé par Jérôme Wittwer et Hélène Amieva du Centre de recherche sur la santé des populations de Bordeaux. Et lorsqu’ils sont hospitalisés, c’est pour moins longtemps :10,5 contre 15,2 jours en moyenne. Ils sont aussi plus nombreux à mourir dans leur lieu de vie, et non pas à l’hôpital (31 % contre 9 %). Ce résultat résonne avec l’aspiration à la dignité et au respect des choix de chacun : on sait que les personnes âgées souhaitent en majorité décéder dans leur lieu de vie, et le fonctionnement de la structure le permet », commente le chercheur.

Mosaïque de photographies figurant la superette, une salle de sport et le coiffeur du village.
Faire ses courses, faire du sport, aller chez le coiffeur : les habitants du Village landais retrouvent l’organisation et les services d’un « vrai » village ©Inserm/François Guénet

Favoriser l’autonomie et la participation sociale

Pour Damien Krier, ces éléments traduisent le bénéfice des spécificités de la structure : « Le premier principe qui y prévaut est de respecter le rythme de vie et l’autonomie de chacun, ce qui favorise la qualité de vie et la préservation des acquis. » Pour cela, chaque maison héberge 6 à 8 personnes en chambre individuelle. Elles peuvent à toute heure du jour se promener dans le parc (pensé pour s’adapter à la déambulation des personnes atteintes d’Alzheimer), où se trouvent des animaux, un étang, un potager. Elles peuvent aussi profiter des différents services de proximité installés dans la bastide quand elles le souhaitent. « Le Village accueille, par définition, des personnes qui ont un syndrome démentiel modérément sévère à sévère. Elles doivent juste être encore mobiles pour en tirer des bénéfices. » L’organisation de la vie quotidienne est discutée avec les résidents, les proches et les professionnels, et de nombreux bénévoles interviennent pour l’animer. « Dans chaque habitation, deux maîtres ou maîtresses de maison s’occupent des résidents et du quotidien du foyer, comme de la cuisine ou de la toilette. Ils sont pour cela formés aux spécificités de la maladie. Il y a aussi une présence renforcée de professionnels médicaux, paramédicaux et soignants dans le Village. C’est là la deuxième spécificité du lieu : le taux d’encadrement général y est estimé à 1,2 équivalent temps complet par résident, ce qui est plus important qu’en Ehpad où il n’est que de 0,7 en moyenne. » Ce tissu permet de proposer une meilleure prévention des complications, une gestion plus étroite des comorbidités et, en cas d’hospitalisation, un retour plus rapide puisque les soins de suite et réadaptation peuvent être assurés sur place. « Ce sont des éléments très importants lorsque l’on sait qu’une hospitalisation est source de stress et de désorientation des personnes âgées, notamment lorsqu’elles ont des troubles neurocognitifs. »

Pour un essor des villages et de la recherche associée

Ensemble, ces observations permettent d’envisager le Village Alzheimer comme un modèle alternatif à l’Ehpad. D’autres résultats à venir permettront d’en préciser la portée. L’équipe scientifique impliquée dans la structure souhaite maintenant mener un travail plus qualitatif, pour détailler les mécanismes qui mènent à ces différents constats. Elle souhaite également évaluer ce modèle dans d’autres contextes : « Cela permettrait de confirmer ces résultats et de voir s’il existe des similitudes ou des différences entre notre modèle et d’autres initiatives, notamment européennes », précise Damien Krier.

Il existe en effet une dizaine d’autres structures de même type à travers le monde, essentiellement en Europe. Mais les travaux de recherche à leur sujet sont rares car le village landais est la seule qui a été dotée d’un programme de recherche dès sa conception. Toutefois, les choses sont en train d’évoluer : le laboratoire bordelais travaille aujourd’hui à coordonner les études sur les différentes structures européennes, afin de mutualiser les données et les expertises et faire émerger davantage d’informations sur leur valeur ajoutée. « Nous voulons aussi accompagner l’essor de ces villages en établissant un consensus international sur la définition de ce qu’est un Village Alzheimer. » Ce qui permettra d’éviter l’émergence de certaines structures s’auto-étiquetant « Village Alzheimer » sur des arguments marketing plutôt que sur un référentiel précis de prérequis.

De telles structures ne pourraient-elles pas, d’ailleurs, être généralisées à d’autres maladies, quitte à devenir le modèle de référence pour l’hébergement des personnes âgées en perte d’autonomie ? « Pour l’heure, cela semble difficile à court terme car le budget alloué à la dépendance en France apparaît malheureusement plus faible que dans certains pays plus engagés sur le sujet de la perte d’autonomie. Il représente environ 2 % du PIB, contre 4,1 % aux Pays-Bas. »

Autre objectif pour l’économiste de la santé qu’est Damien Krier : « évaluer l’efficience, c’est-à-dire le coût global assorti à ce mode de fonctionnement ». Dans le cadre de son doctorat, il avait établi qu’une place dans le Village est 40 % plus cher qu’une place en Ehpad (184 euros/jour contre 130 euros) pour les volets dépendance et soins : « Un résultat que l’on peut analyser comme un surcoût au sein du Village landais, ou comme un sous-coût au sein des Ehpad. » Aujourd’hui, il travaille à rapporter ces coûts aux économies réalisées grâce au Village en diminuant le recours à l’hôpital. « Cela nuancera probablement le premier constat. »


Damien Krier est post doctorant au sein de l’équipe Phares (Recherche translationnelle sur la santé des populations) au sein du centre Bordeaux population Health (Unité 1219 Inserm/Université de Bordeaux) à Bordeaux.


Source : D. Krier et coll. Healthcare utilisation among older adults with dementia in France : A comparative analysis of a Dementia Village and traditional nursing homes. Value Health, 10 mars 2026 ; Doi :10.1016/j.jval.2026.02.011

Autrice : C. G.

À lire aussi