AccueilActualitéReportages en laboPédaler à tout prix ?Pédaler à tout prix ? Publié le : 28/04/2026 Temps de lecture : 5 min Reportages en laboIls seraient des dizaines de milliers rien qu’en Île-de-France. Tous les jours, des coursiers pédalent vite pour livrer le plus de repas à domicile possible. Entre rythmes effrénés, dépendance aux plateformes de livraison, efforts physiques, exposition aux aléas climatiques et revenus très faibles… cette population est particulièrement vulnérable en matière de santé physique et mentale. À cette précarité s’ajoute l’absence de titre de séjour pour les deux tiers d’entre eux, les éloignant un peu plus des circuits classiques de soins. Le chercheur Marwân-al-Qays Bousmah et son équipe de scientifiques et d’associatifs se sont rendus à leur rencontre, afin de réaliser la première enquête de recherche participative sur les conditions de santé et l’accès aux soins des livreurs à vélo.Un reportage à retrouver dans le magazine de l’Inserm n°68Noufou Bamba pédale tous les jours, qu’il pleuve ou qu’il fasse une chaleur écrasante. Dans les rues de Paris, il dévale les kilomètres pour livrer les commandes rapidement. Quitte à prendre des risques sur la route. Et peu importe la difficulté physique de pédaler entre huit et dix heures ou d’attendre dans le froid « que ça sonne ». Tout cela pour un revenu brut d’environ 6 euros par heure.Des conditions de travail infernales souvent associées à une précarité administrative : on estime que deux livreurs sur trois ne possèdent pas de papiers. Pour travailler, ils doivent alors sous-louer le compte de quelqu’un qui le propose illégalement. Une démarche qui n’est pas gratuite, et vient couper encore plus dans les maigres gains gagnés à coups de pédale : 500 euros par mois en moyenne pour une sous-location. Que les livreurs possèdent leur propre compte ou non, leur activité peut être considérée comme du salariat déguisé. De fait, ils sont totalement dépendants des plateformes de livraison pour obtenir des courses et leur compte est parfois déconnecté arbitrairement par ces dernières ; mais pour autant, ils n’ont aucun droit au chômage, aux congés payés, ni même aux arrêts maladie… et peu de données existent sur leur accès aux soins. « Le but de notre étude est justement de mieux connaître la population des livreurs qui travaillent dans les grandes métropoles françaises et de comprendre les liens entre leurs conditions de travail et leur santé », explique Marwân-al-Qays Bousmah, chargé de recherche à l’Institut national d’études démographiques en région parisienne.Enquête de terrainPour cela, son équipe a cartographié les différents points de Paris et Bordeaux où les livreurs stationnent en attendant de recevoir une commande sur leur téléphone. Elle est ensuite venue à leur rencontre pour leur proposer de répondre à un questionnaire sur leur état physique et mental. « Nous avons tenté de comprendre en quoi leurs problématiques de santé sont liées à leur mode de travail : de longues heures sur un vélo ou un scooter, travailler dans le froid ou le chaud, l’organisation complètement déshumanisée des plateformes et basée uniquement sur la rentabilité », raconte Annabel Desgrées du Loû, directrice de recherche à l’Institut de recherche pour le développement et co-porteuse du projet. Il a fallu gagner la confiance des 1 000 coursiers interrogés, dont ceux en situation irrégulière. La prise de contact avec ces travailleurs a été grandement facilitée par les associations partenaires, comme la Maison des coursiers à Paris, un lieu qui permet aux livreurs de venir se reposer, d’utiliser des toilettes, de charger leur téléphone et d’être aidés dans leurs démarches administratives ou soutenus en cas de conflit avec les plateformes. « Notre asso est là pour défendre les droits des livreurs et créer un rapport moins inégal avec les entreprises de livraison, car ils n’ont aucune assistance de la part de ces sociétés, et ce type de travail ne permet pas d’être régularisé », témoigne Circé Lienart, coordinatrice de la Maison des coursiers.Des coursiers acteurs de la recherchePour mettre ce projet sur pied, les chercheurs se sont tournés… vers les livreurs eux-mêmes. Et c’est là toute l’originalité de l’étude. « Ils ont été inclus dans le processus du début à la fin, relate Marwân-al-Qays Bousmah. Ils ont participé à la conception du questionnaire et de la stratégie d’enquête, par exemple sur la manière de dédommager les livreurs qui répondaient au questionnaire d’une durée de 45 minutes pendant lesquelles ils ne pouvaient pas prendre de commande, ils nous ont donné des pistes sur les hypothèses à tester… » et ont même pris part à l’analyse des données. Leur inclusion dans la création du projet a l’avantage de placer les chercheurs au plus près des réalités que vivent les coursiers, qui peuvent parfois être difficiles à imaginer sans y être confronté. C’est ce que l’on appelle de la recherche participative, financée par l’Inserm pour ce projet.Le chercheur Marwân-al-Qays Bousmah et l’ancien livreur Abdoulaye Karamoko échangent sur le questionnaire.Le projet Santé-course est mené en collaboration avec des chercheurs, des associatifs et des livreurs.Tramadol le jour, somnifères la nuit Résultats ?Les premières données montrent une importante prévalence de troubles musculo-squelettiques et uro-génitaux, liés aux cadences intenses, à la position assise prolongée sur une selle et au manque d’accès à des toilettes. « Leur santé mentale est aussi très dégradée puisque près de la moitié d’entre eux souffre d’anxio-dépression modérée à sévère, rapporte Annabel Desgrées du Loû. On constate que plus les gens ont un statut administratif précaire, moins ils vont bien. » Conséquence : de nombreux coursiers prennent des somnifères la nuit et du tramadol le jour, un antalgique puissant normalement délivré sur ordonnance et procuré sur le marché noir. « Le risque est de tomber dans l’addiction à ces antidouleurs », alerte Marwân-al-Qays Bousmah. Une santé abîmée à cause de conditions de travail très difficiles, que plusieurs livreurs bénévoles ont voulu illustrer dans un court-métrage réalisé avec la Maison des coursiers pour sensibiliser le grand public. Il s’agit d’une fiction qui raconte leurs galères : clients agressifs, vélos volés, accidents de la route, concurrence entre livreurs…Le court-métrage Sans s’arrêter a été présenté à la Maison des coursiers à Paris en avant-première. Bande annonce du court-métrage Sans s’arrêter, film participatif dans le cadre du projet de recherche Santé-course – 2 min 20 L’équipe du projet quant à elle a publié un rapport fin mars. Le travail des chercheurs s’arrête là pour l’instant. Mais celui des associations continue : forte de ces résultats scientifiques, l’organisation Médecins du monde prépare un plaidoyer en faveur des livreurs à vélo afin de leur laisser le choix de la salarisation et de pouvoir faire reconnaître ce travail dans une démarche de régularisation. Un sujet qui prévoit d’être chaud en 2026, puisqu’une nouvelle directive européenne sur les plateformes de livraison doit être transposée en droit français, notamment pour rendre plus transparents les algorithmes qui organisent ce travail. Reste à savoir si la France transposera cette directive de manière la plus favorable aux coursiers, ou si elle choisira la voie du strict minimum avec un risque de pérennisation du statut de travail « ubérisé ».Marwân-al-Qays Bousmah et sa collègue Anne Gosselin dans les bureaux de l’Ined.Marwân-al-Qays Bousmah (Ined) et Annabel Desgrées du Loû (IRD) sont chercheurs au Centre Population et développement (Ceped, unité 1348 Inserm/IRD/Université Paris-Cité/Université Sorbonne Paris Nord), à Paris.Le projet Santé-course est mené en partenariat avec l’IRD, l’Ined, Médecins du monde, la Maison des coursiers de Paris et la Maison des livreurs de Bordeaux.En savoir plus sur le projet de recherche Santé-courseTexte : L. A.Photos : Inserm/François GuénetÀ lire aussi Favoriser la participation des citoyens dans la rechercheActualité, Institut La militante trans de la prévention du VIHPodcast