AccueilActualitéScienceViolences faites aux enfants : des traces qui durentViolences faites aux enfants : des traces qui durent Publié le : 26/10/2026 Temps de lecture : 5 min Actualité, ScienceTroubles du sommeil, conduites addictives à l’âge adulte : les violences directes ou indirectes vécues par l’enfant peuvent entraîner des répercussions bien au-delà de l’événement lui-même. Des chercheuses de l’Institut Sorbonne de santé publique étudient ces conséquences, ainsi que les mécanismes susceptibles de les transmettre d’une génération à l’autre.Un article à retrouver dans le magazine de l’Inserm n°70Les derniers mois ont malheureusement mis sous les feux de l’actualité une multitude d’affaires de violences sexuelles dans les temps périscolaires à Paris et la mort de Lyhanna, âgée de 11 ans, dans le Gers. L’ampleur des drames et l’émoi qu’ils ont suscité ont conduit à élargir un projet de loi sur la protection des enfants, tandis qu’un second texte, dit « loi intégrale », a été adopté mi-octobre à l’Assemblée. Et il y a urgence !Violences dans le couple et urgences pédiatriquesC’est ce que montrent les recherches de Marion Bailhache, pédiatre épidémiologiste au Centre de recherche en santé des populations de Bordeaux et accueillie à l’Institut Sorbonne de santé publique. À partir des données de la cohorte Elfe, elle a étudié l’association entre, d’une part les violences psychologiques (insultes, remarques blessantes…) entre les parents pendant la grossesse et jusqu’à 2 mois après l’accouchement et, d’autre part, le recours aux urgences pédiatriques entre les 2 mois et les 10 ans de l’enfant. Ces recours étaient plus fréquents en cas de violence déclarée. « Les motifs les plus souvent associés sont notamment la fièvre et les intoxications accidentelles », souligne chercheuse. Plusieurs pistes peuvent expliquer ce phénomène : un nomadisme médical plus important, avec moins de médecins référents dans les familles confrontées à la violence et donc davantage de recours aux urgences ; une anxiété parentale accrue chez les mères victimes de violences, qui pourrait conduire à consulter plus souvent pour leurs enfants ; enfin, les violences pourraient agir sur les systèmes de réponse au stress et avoir des conséquences sur le système immunitaire de l’enfant.Le sommeil des enfants affectéMarion Bailhache s’est aussi penchée sur les conséquences de ces violences au sein du couple sur le sommeil des enfants. Résultats : les plus exposés ont plus de difficulté à s’endormir et les petites filles présentent également plus de réveils nocturnes. Afin de mieux comprendre cette différence selon le sexe de l’enfant, il faudra mener d’autres études. Quoi qu’il en soit, le sommeil de l’enfant doit davantage être pris en compte dans le suivi pédiatrique. « Un trouble du sommeil ne doit pas être considéré isolément : il faut rechercher ce qu’il se passe dans l’environnement de l’enfant », insiste Marion Bailhache. Beaucoup d’enfants exposés à la violence passent encore sous le radar du dépistage, d’autant qu’ils ne vont pas nécessairement verbaliser ce qu’ils vivent : « Il faut que les adultes sachent reconnaître les signes et soient capables d’envisager qu’une situation de violence puisse exister. »Des répercussions à l’âge adulteC’est aussi par le sommeil que Fabienne El-Khoury, à l’Institut Sorbonne de santé publique à Paris, explore les liens entre violences sexuelles subies dans l’enfance et santé à l’âge adulte. « Des troubles du stress post-traumatique peuvent apparaître des décennies après ces violences. Or l’altération du sommeil en est un des symptômes », explique la chercheuse Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale.), dont les travaux reposent sur les données de la cohorte Constances. Les résultats ont montré une relation graduelle entre la gravité des violences et les problèmes de sommeil : « Les personnes qui ont subi des viols rapportent plus souvent des troubles du sommeil que celles ayant subi des agressions sexuelles sans pénétration, elles-mêmes plus concernées que les personnes n’ayant pas subi de violences sexuelles », résume-t-elle. Plusieurs mécanismes peuvent expliquer cette association : une dérégulation biologique du système du stress – notamment du cortisol, une hormone normalement appelée à diminuer avant l’endormissement –, une hypervigilance, voire des pensées intrusives. Autant de processus susceptibles de perturber l’endormissement et le maintien du sommeil.Le sommeil pour identifier des traumatismes anciensIci aussi, Fabienne El-Khoury plaide pour une meilleure prise en compte des troubles du sommeil chez les adultes, qui devraient être questionnés sur leur enfance lors des consultations médicales. « Le sommeil pourrait constituer un point d’entrée qui permettrait aux professionnels de santé d’identifier des traumatismes anciens et d’orienter vers un accompagnement adapté », insiste-t-elle. Avec les données du Baromètre santé 2017 de Santé publique France, elle a aussi montré une association entre les violences sexuelles – dans l’enfance ou plus tard – et l’usage de tabac, d’alcool et de cannabis à l’âge adulte. « Les consommations de psychotropes pourraient constituer une stratégie d’adaptation face aux violences subies, éventuellement en lien avec les troubles du sommeil », envisage la chercheuse.Une transmission intergénérationnelleLes enfants exposés aux violences directement ou indirectement voient leur santé affectée. Qu’en est-il pour ceux dont les parents, et notamment la mère, ont vécu des expériences négatives (maladie, deuil, violences, instabilité du foyer…) dans l’enfance ? C’est la question qu’explore Judith van der Waerden, épidémiologiste psychiatrique à l’Inserm, qui dirige l’équipe des deux chercheuses précédentes. Médecin généraliste et doctorante sous sa direction, Sara Avendano a montré grâce à une revue systématique de la littérature que les enfants dont la mère a vécu de telles expériences peuvent présenter des différences dans leur développement socio-émotionnel et comportemental. « Ces femmes sont plus à risque d’avoir des problèmes de santé mentale, notamment de dépression, seule ou associée à de l’anxiété, pendant la grossesse et en postpartum. Dans ce dernier cas, on peut envisager que cela retentisse sur leur disponibilité et sur leurs interactions au quotidien avec leurs enfants », envisage Judith van der Waerden. Dayanne Orellana, psychologue et également doctorante, a de son côté montré que les expériences négatives dans l’enfance ne suffisent pas à modifier à elles seules la réponse physiologique au stress pendant la grossesse. « Donc cette association n’est pas systématique et ce n’est que lorsque les mères connaissent également des événements stressants pendant leur grossesse, comme une perte d’emploi ou un accident, que l’on observe une réponse au stress altérée », ajoute Judith van der Waerden. La transmission intergénérationnelle n’est donc pas un cycle automatique et dépend probablement de conditions et de mécanismes spécifiques, encore à préciser.Ces différents travaux montrent que les violences peuvent laisser une empreinte durable sur la santé, parfois longtemps après les faits, et même se répercuter sur les générations suivantes. Mais ils suggèrent aussi que cette histoire n’est pas écrite d’avance. Mieux repérer les signes, mieux accompagner les enfants et leurs parents et comprendre les processus à l’œuvre sont autant de pistes pour intervenir plus tôt et prévenir les séquelles à long terme. Autrement dit, mieux comprendre les effets des violences, c’est aussi se donner davantage de moyens pour en limiter les conséquences.Fabienne El-Khoury, Judith van der Waerden, Sara Avendano et Dayanne Orellana sont chercheuses et épidémiologistes à l’Institut Sorbonne de Santé Publique (unité 1136 Inserm/Sorbonne Université), à Paris. Marion Bailhache est pédiatre épidémiologiste au Centre de recherche en santé des populations de Bordeaux (unité 1219 Inserm/Université de Bordeaux) et à l’Institut Sorbonne de santé publique.Autrice : J. C.À lire aussi Céline Greco, engagée contre les souffrances de l’enfant Portraits Troubles du stress post-traumatique Les troubles du stress post-traumatique (TSPT) sont des troubles psychiatriques qui surviennent après un…