AccueilActualitéScienceL’entrepreneuriat dans le sang !L’entrepreneuriat dans le sang ! Publié le : 09/10/2026 Temps de lecture : 7 min Actualité, ScienceQuarante années d’expertise scientifique converties pour accélérer le développement de médicaments innovants : c’est le défi de ThrombInnov, cette startup installée au cœur d’un laboratoire strasbourgeois spécialiste des plaquettes (Aussi appelées thrombocytes, ces cellules du sang jouent un rôle primordial dans la coagulation.) sanguines. Les savoirs et savoir-faire accumulés rendent possible la mise au point de tests scientifiques sur-mesure de nouvelles molécules, pour évaluer leurs interactions avec le sang et détecter d’éventuels effets délétères. Portée par une jeune chercheuse reconvertie en cheffe d’entreprise, cette aventure est une autre façon pour la recherche académique de créer de la valeur pour la société, au bénéfice des patients de demain.Cet article est la retranscription de l’émission « Eurêka » diffusée sur l’antenne de RCF Alsace le 1 octobre 2026, en partenariat avec la Délégation régionale Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale.) Est. Cet épisode est réécoutable en cliquant ici.En moyenne les humains adultes en possèdent 5 litres et il parcourt en continu un réseau tentaculaire dans notre corps de 100 000 km de long si on le mettait bout à bout… Je veux bien sûr parler du liquide qui permet la vie : le sang !Ce fluide vital est majoritairement composé de plasma, qui transporte des nutriments (Substance alimentaire qui n’a pas besoin de subir de transformations digestives pour être assimilée par l’organisme.), des anticorps (Protéine du système immunitaire, capable de reconnaître une autre molécule afin de faciliter son élimination.) ou encore diverses protéines, et bien sûr les cellules sanguines dont on recense trois types : les globules blancs, qui participent à la défense de l’organisme contre les agents pathogènes comme les virus ;les globules rouges, qui transportent l’oxygène des poumons vers les tissus grâce à l’hémoglobine (Protéine qui, associée au fer, permet le transport de l’oxygène dans les globules rouges.), cette protéine qui donne d’ailleurs sa couleur rouge au sang ;et les plaquettes, qui jouent un rôle fondamental dans l’arrêt des saignements en prévenant ou stoppant les hémorragies, lorsque l’on se coupe par exemple.Les plaquettes ne sont pas des cellules en tant que telles – ça a d’ailleurs contribué au désintérêt qu’on leur a longtemps porté. Il s’agit plutôt de très petits fragments de cellules, dépourvus de noyau et donc d’ADN. Leur nombre en revanche est étourdissant puisque 150 à 400 milliards de plaquettes par litre de sang circulent chez l’humain !Plutôt rassurant, puisque si nous n’avions pas de plaquettes, nous ne pourrions pas nous arrêter de saigner. Pour autant, les plaquettes peuvent perdre les pédales : lorsqu’elles dysfonctionnent, elles ne se contentent pas de reboucher une brèche pour stopper le saignement, mais forment un amas pouvant boucher le vaisseau sanguin et engendrer des conséquences dramatiques. On parle de thrombus. Comment ça se passe ?Résidu thrombotique dans une carotide murine : les plaquettes (en vert) et la fibrine (en rouge) forment un thrombus dont la majeure partie de la surface interne est recouverte de fibrine, tandis que seules quelques couches de plaquettes restent exposées au flux sanguin. En fonction de notre hygiène de vie et de divers facteurs de risque comme l’âge, de petites plaques de graisse peuvent peu à peu se former dans nos artères. Lorsqu’une de ces plaques devient trop importante, sa paroi s’érode sous l’effet du flux sanguin. Cette érosion entraîne alors un agrégat de plaquettes, bouchant petit à petit le vaisseau. Avec la pression du flux sanguin, ce thrombus peut se détacher et provoquer notamment un accident vasculaire cérébral ou un infarctus.De manière générale, les maladies cardiovasculaires constituent la première cause de décès dans le monde, et la deuxième en France après les cancers. Sans compter les handicaps acquis qu’elles peuvent engendrer.Nombre de scientifiques cherchent donc à comprendre comment empêcher la survenue d’une telle thrombose (Formation d’un caillot de sang au niveau d’une veine ou d’une artère, pouvant créer une phlébite quand il y a obstruction d’une veine, ou une embolie quand celui-ci migre vers un autre organe.) artérielle, sans avoir d’impact sur le saignement. Autrement dit, comment préserver le fonctionnement sain des plaquettes pour arrêter les saignements, tout en empêchant leur accumulation excessive en condition pathologique ?A Strasbourg, l’unité « Biologie et pharmacologie des plaquettes sanguines » (Inserm/Université de Strasbourg/Établissement Français du Sang) tâche entre autres de relever ce numéro d’équilibriste. Ce faisant, le laboratoire a accumulé une expertise de pointe, qui lui permet aujourd’hui de se lancer dans une nouvelle aventure : et si cette expertise scientifique quasi unique permettait d’accélérer le développement de traitements innovants ?Une startup au labo !Pour ce faire, elle accueille depuis quelques semaines une toute nouvelle deeptech, cet anglicisme qui désigne les entreprises développant des innovations issues de la recherche scientifique fondamentale, avec une forte intensité technologique. Autrement dit, les deeptech font émerger des innovations de rupture, généralement protégées par un brevet au regard du caractère très novateur de la technologie. Qui dit « deeptech » dit aussi souvent « impact sociétal », puisque ces entreprises agissent généralement pour le bien-commun, dans les domaines de la santé ou du climat par exemples.Cette idée n’est pas nouvelle en tant que telle : cela fait bien longtemps que la recherche académique crée de la valeur pour la société et donne lieu à des innovations majeures, mais ce mouvement prend un peu plus d’ampleur depuis quelques années sous l’impulsion de l’État.De ce fait, on constate l’émergence d’une figure nouvelle, à l’interface entre deux univers : celle du chercheur-entrepreneur. Troquer les présentations exhaustives en congrès scientifique par des pitchs de quelques minutes pour convaincre de futurs clients, c’est justement le choix qu’a fait Marion Morel.Après une thèse en épigénétique, cette discipline qui étudie la manière dont les gènes vont être exprimés ou non par les cellules, Marion a complété son cursus par un master en management des entreprises avant de rejoindre quelques temps l’unité « Biologie et pharmacologie des plaquettes sanguines ». Un parcours à la croisée des chemins, qui lui permet aujourd’hui de se voir confier la direction de la toute nouvelle deeptech ThrombInnov. « Innov » pour « innovation » et « Thromb » pour… « thrombose » !Et vous commencez ici à comprendre le lien avec la première partie : le laboratoire a depuis une quarantaine d’années accumulé une forte expertise en matière de thrombose et d’hémostase (Arrêt de l’hémorragie.), ces mécanismes physiologiques qui permettent d’arrêter les saignements et de maintenir le sang à l’état fluide dans les vaisseaux. Ces savoirs et savoir-faire permettent aujourd’hui de proposer une offre de services à destination d’industriels développant de nouvelles molécules ou traitements.Une expertise scientifique créatrice de valeurL’objectif de ThrombInnov n’est pas en soi de découvrir un antithrombotique, c’est-à-dire un médicament qui préviendrait la formation des indésirables thrombus évoqués précédemment ; le but est plutôt d’élaborer des tests scientifiques pour évaluer toutes les interactions avec le sang qu’un médicament en phase de développement pourrait avoir. Chaque molécule ingérée se retrouve dans notre sang : au stade préclinique, c’est-à-dire bien avant le franchissement de toutes les étapes réglementaires permettant une mise sur le marché, il est donc utile d’anticiper d’éventuels effets secondaires indésirables. En l’occurrence, s’assurer qu’une molécule n’augmente pas à terme le risque de thrombose.La logique est la même concernant les dispositifs médicaux : le meilleur exemple en la matière est le stent (Prothèse ressemblant à un ressort et glissée dans une cavité de l’organisme pour la maintenir ouverte.), ce petit ressort posé dans une artère afin de maintenir un diamètre nécessaire à une bonne circulation sanguine. Or un stent est un terrain de jeu rêvé pour qu’un caillot sanguin s’y forme ; on parle ainsi de thrombose de stent, par exemple au niveau de la carotide, cette artère présentant un débit particulièrement fort. Il est donc pertinent, au stade du développement d’un nouveau type de stent, d’anticiper ces problématiques en évaluant par exemple la manière dont le matériau utilisé va vieillir ou l’impact qu’il va avoir sur les parois du vaisseau à long terme.La promesse de ThrombInnov, c’est donc de dérisquer le développement coûteux de nouveaux médicaments ou dispositifs médicaux en repérant d’éventuelles interactions délétères avec le sang, afin que le commanditaire de cette expertise puisse rectifier le tir au plus tôt dans son processus de recherche et développement. Garder le lien avec la rechercheMarion Morel a l’entrepreneuriat dans le sang – vous me passerez l’expression. Mais la jeune cheffe d’entreprise n’est évidemment pas seule à s’être lancée dans cette aventure : Pierre Mangin, chercheur Inserm qui dirige l’unité de recherche dont est issue ThrombInnov, et par ailleurs initiateur du projet, en assure la direction scientifique. L’équipe est complétée par Alexandra Yakusheva, directrice technique, et Amélie Blehs, ingénieure, qui chacune à des échelons différents interviennent sur la partie technique et opérationnelle, à la paillasse. Tout cela est également rendu possible par les équipements dernier cri dont le laboratoire dispose et auxquels ThrombInnov, hébergée en ses murs, a accès.C’est finalement un écosystème vertueux qui se met en place : la plupart des membres de l’équipe sont passés par le laboratoire, donc en connaissent les équipements et sont attachés à son activité scientifique initiale. Par ailleurs, ThrombInnov est un moyen différent et complémentaire de faire rayonner l’expertise du laboratoire et constituera un levier supplémentaire de financements.Derrière ThrombInnov, il y a le soutien de l’EFS bien sûr, mais aussi de tout un écosystème strasbourgeois de l’innovation, dont l’incubateur Quest for health, qui accompagne la transition professionnelle ambitieuse entre chercheur et entrepreneur. Une double casquette qui enthousiasme Marion, impatiente à l’idée de tisser des relations de confiance avec ses clients et de défendre la robustesse scientifique des modèles proposés.ThrombInnov est une illustration parmi d’autres des multiples façons dont la recherche publique peut mettre ses connaissances et ses compétences à disposition de la société. Avec toujours comme point de départ la volonté de faire progresser la compréhension du vivant, pour à terme améliorer la santé de toutes et tous. Nous leur souhaitons bonne route !