Le tango pour envoyer valser Alzheimer !

Longtemps, la recherche sur la maladie d’Alzheimer s’est focalisée sur sa dimension cognitive, notamment les troubles de la mémoire qu’elle engendre chez les patients. Toutefois, s’intéresser aux impacts de la maladie sur les fonctions motrices présente également de nombreux intérêts, pour préserver ces facultés le plus longtemps possible et apporter du mieux-être au malade et à son entourage. Et si pratiquer une activité physique adaptée constituait un complément aux traitements pharmacologiques encore imparfaits ? Entrez dans la danse du tango… thérapeutique !

Cet article est la retranscription de l’émission « Eurêka » diffusée sur l’antenne de RCF Alsace le 19 février 2026, en partenariat avec la Délégation régionale Inserm Est. Cet épisode est réécoutable en cliquant ici.

Voilà un nom pas si facile à orthographier, mais que pourtant tout le monde connaît : Alzheimer. Alzheimer, la plus fréquente des maladies neurodégénératives avec plus d’un million de personnes qui en souffrent dans l’Hexagone. 225 000 nouveaux cas sont diagnostiqués chaque année et ce chiffre pourrait s’envoler dans les années à venir, compte tenu du vieillissement de la population et de l’augmentation de l’espérance de vie. En effet, si la maladie reste très rare avant 65 ans, elle concerne environ 20% de la population à 80 ans. L’âge constitue ainsi le premier facteur de risque, même si la maladie est probablement liée à une combinaison de différents facteurs comportementaux, environnementaux et génétiques. Notons à ce titre que la maladie d’Alzheimer est héréditaire dans seulement 1 à 2% des cas.

Que sait-on de cette maladie ? Elle est le résultat d’une lente dégénérescence des neurones qui débute souvent au niveau d’une structure cérébrale essentielle pour la mémoire – vous connaissez sans doute son nom, il s’agit de l’hippocampe. Et puis progressivement cette dégénérescence s’étend au reste du cerveau, conduisant à une perte graduelle de l’autonomie du malade.

Les premiers symptômes relèvent le plus souvent de troubles de la mémoire, mais la maladie d’Alzheimer ne se résume pas à ce seul déficit cognitif et est à l’origine de multiples troubles. La difficulté à effectuer des tâches qui nécessitent d’organiser ou de prendre des décisions, ou bien des problèmes d’orientation dans le temps ou dans l’espace, sur un trajet habituel par exemple, sont d’autres manifestations révélatrices.

Bien sûr, chaque personne est unique et cette chronologie peut varier. Chez certains patients, les troubles de la mémoire sont légers en début de maladie, alors que d’autres manifestations prédominent. Beaucoup d’individus continueront à avoir une vie sociale et intellectuelle pendant de nombreuses années alors que la maladie a démarré, tandis que les symptômes évolueront plus rapidement chez d’autres.

Surtout, on peut avoir des troubles de la mémoire sans pour autant être atteint d’Alzheimer ! Le diagnostic ne peut être posé qu’au terme d’examens menés par des professionnels de la santé. Autrement dit, ne vous inquiétez pas si, parfois, en cherchant un mot il vous semble impossible de vous en souvenir… jusqu’à ce qu’il refasse surface quelques minutes plus tard ! Cela arrive à tout le monde sans pour autant que ça soit anormal, surtout lorsqu’on prend un peu d’âge.

Des traitements pharmacologiques imparfaits

D’un point de vue cellulaire et moléculaire, la recherche a mis en évidence dans le développement de la maladie l’accumulation de protéines anormales dans le cerveau. Les premières conduisent à l’apparition de plaques autour des neurones, tandis que les secondes se voient modifiées chimiquement et ne peuvent plus remplir leur rôle du maintien du « squelette » de la cellule. Le lien entre ces deux anomalies reste incertain : qui est l’œuf, qui est la poule ? L’hypothèse qui prévaut pour le moment suppose que les différents facteurs de risque engendrent la formation progressive des plaques et que ces dernières, par une succession de réactions notamment inflammatoires, font prendre une forme anormale aux secondes protéines impliquées, aboutissant à une dégénérescence des neurones.

Ce qui est certain, c’est que pour le moment la maladie d’Alzheimer ne se guérit pas. Les traitements existants ralentissent son évolution et corrigent certains de ses symptômes, mais ne parviennent pas à enrayer sa progression. Toutefois, une prise en charge adaptée peut améliorer la qualité de vie du patient et de son entourage, alors que cette maladie peut avoir un impact fort sur le quotidien et s’avérer éprouvante, y compris pour les proches et les aidants.

Et si, pour trouver des compléments aux traitements pharmacologiques imparfaits, il s’agissait de s’intéresser à ce qui se passe ailleurs que dans notre caboche ? Figurez-vous que la maladie impacte aussi les fonctions motrices, et qu’une activité physique adaptée pourrait s’avérer bénéfique pour envoyer valser la maladie !

Si la recherche s’est longtemps focalisée sur la dimension cognitive de la maladie, et notamment les troubles de la mémoire qu’elle engendre, s’intéresser aux impacts de la maladie sur les fonctions motrices présente des intérêts majeurs ! C’est en tout cas le sillon que creuse France Mourey depuis des années. Professeure émérite à l’Université Bourgogne Europe et chercheuse au sein de l’unité Inserm 1093 « Cognition, Action et Plasticité Sensorimotrice » (Inserm/Université Bourgogne Europe), située à Dijon, France Mourey est spécialiste des effets de l’âge sur le mouvement et l’équilibre.

France en est convaincue et ses recherches le montrent : le tango présente de nombreux bienfaits pour les malades d’Alzheimer ! Quel est donc le lien entre cette dégénérescence des neurones et le fait de fouler le parquet au rythme de cette musique née du côté de l’Argentine ?

Eh bien, dansez maintenant !

A âge égal, les personnes qui souffrent de pathologies dites neuro-évolutives éprouvent des troubles de l’équilibre qui les exposent deux fois plus aux chutes que les autres. Autrement dit, la maladie d’Alzheimer va généralement de pair avec des troubles du mouvement et de la posture. On comprend donc l’intérêt de pratiquer une activité physique adaptée. Le tango a d’ailleurs l’avantage de concentrer des mouvements abordés en rééducation, comme la rotation de la tête, la dissociation des épaules et du bassin ou les déplacements latéraux.

Mais au-delà de favoriser la coordination, la pratique régulière du tango stimule les fonctions cognitives : il faut mémoriser les séquences, rester attentif à son partenaire, se déplacer dans l’espace, suivre le rythme de la musique…

L’équipe de recherche de France Mourey a mesuré les capacités de résidents avant et après trois mois d’ateliers de tango thérapeutique ; ils ont pu démontrer des effets bénéfiques sur la vitesse de marche, l’équilibre et la qualité de vie, à raison de quarante-cinq minutes de tango par semaine encadrées par des professionnels.

Au fil des séances, les malades apprennent à se réapproprier certains gestes oubliés. Ces sensations retrouvées sont précieuses : lorsque la maladie gagne du terrain, les patients peuvent avoir tendance à être plus sédentaires, or la sédentarité est un excellent carburant au développement de la maladie.

Le tango peut également faire ressurgir des souvenirs, des souvenirs de musique, de chant, de situations dans lesquelles on a dansé… Surtout, le tango procure du plaisir et favorise le lien social, améliorant grandement le mieux-être des patients dans le cadre d’une maladie qui peut s’avérer particulièrement isolante.

Alors bien sûr, cette approche originale constitue un complément aux traitements pharmacologiques et ses bénéfices continuent d’être étudiés. Il n’en demeure pas moins que faire mémoriser le rythme et des pas de tango à des patients, c’est solliciter leur mémoire motrice, préserver leurs fonctions le plus longtemps possible et donc leur apporter du confort.

De plus en plus d’établissements pour personnes âgées adoptent la thérapie par le tango, et France et ses collègues proposent des formations aux aides-soignants, animateurs en gérontologie, professeurs d’activités physiques adaptées, pour qu’ils puissent à leur tour animer des ateliers de tango... thérapeutique !