AccueilActualitéScienceRecherche et soin unis face à l’addiction aux opioïdesRecherche et soin unis face à l’addiction aux opioïdes Publié le : 22/04/2026 Temps de lecture : 7 min Actualité, ScienceLes mécanismes qui conduisent à l’addiction sont pernicieux, car les substances incriminées parviennent à détourner durablement des circuits neuronaux qui nous sont vitaux, à commencer par le fameux circuit de la récompense. Dès lors, reprendre le contrôle face à un trouble lié à l’usage d’opioïdes, par exemple, représente un défi immense. A Strasbourg, recherche et soin travaillent main dans la main, pour comprendre ce qui se joue dans le cerveau au moment du sevrage notamment, et mieux caractériser l’impact des facteurs sociaux et psychiatriques sur la gravité de l’addiction. Avec un objectif : éviter la rechute des personnes concernées pour vaincre ce qui relève bel et bien d’une maladie.Cet article est la retranscription de l’émission « Eurêka » diffusée sur l’antenne de RCF Alsace le 2 avril 2026, en partenariat avec la Délégation régionale Inserm Est. Cet épisode est réécoutable en cliquant ici.Depuis les années 1990, une dramatique « crise des opioïdes » s’enracine dans le paysage social et sanitaire des États-Unis. Les opioïdes sont des molécules connues pour leurs puissants effets analgésiques, c’est-à-dire anti-douleurs, mais également leurs effets secondaires graves lorsque leur consommation n’est pas rigoureusement encadrée. C’est ainsi que des centaines des millions de personnes à travers le monde souffrent d’une véritable addiction aux opioïdes (morphine, fentanyl ou oxycodone en tête) liée à des médicaments prescrits initialement légalement. Le système de santé ne parvient pas à endiguer les ravages initiés par le cynisme et la voracité des industries pharmaceutiques productrices de ces substances, qui ont longtemps caché leurs effets dévastateurs et inondé le marché à coup de publicité massive.Si des garde-fous réglementaires en France et en Europe ont permis d’éviter l’importation de ce funeste scénario, ce phénomène reste à surveiller. Il faut dire que les mécanismes qui conduisent à l’addiction sont pernicieux et rendent difficile la sortie de ce cycle infernal. Le terme addiction désigne la consommation répétée d’un produit ou la pratique anormalement excessive d’un comportement, avec des conséquences délétères pour la personne affectée, notamment en termes de santé psychique et physique. En cela, il s’agit bel et bien d’une pathologie. Pour le comprendre, il nous faut plonger dans les méandres du cerveau, dont ces substances psychotropes parviennent à détourner des mécanismes pourtant vitaux. A commencer par le fameux circuit de la récompense : lorsque l’on vit une expérience agréable ou que l’on s’adonne à une activité nécessaire à notre survie, notre cerveau l’encode positivement. Pour ce faire, il libère un neurotransmetteur, la dopamine, qu’on présente souvent comme la molécule du plaisir, mais qui est surtout celle de la motivation ; celle-ci nous pousse à recommencer ce qui nous est bénéfique. Lorsque vous mangez ou que vous avez une interaction sociale plaisante, et bien votre cerveau relargue de la dopamine, créant une sensation de satisfaction ou de bien-être. Finalement, la dopamine rend plus désirables certaines activités.Le « piratage » d’un circuit cérébral vitalGare aux raccourcis : la dopamine n’est pas fautive, son caractère récompensant nous est absolument nécessaire. Par ailleurs, on peut s’adonner à une activité de manière plus importante ou plus fréquente que la moyenne, sans pour autant qu’il s’agisse d’une addiction ou que ça soit anormal. Toutefois, la prise de substances psychotropes prend en otage ces mécanismes cérébraux physiologiques. Elles suractivent artificiellement ce circuit de la récompense au point de susciter des sensations d’euphorie ou de bien-être décuplées.Le risque survient lorsque, à force de répétition, ce circuit cérébral devient moins sensible à ce qui le stimulait habituellement, en raison d’une diminution du taux de dopamine libéré à chaque consommation. Pour que la substance consommée ou que l’activité réalisée apporte autant de plaisir qu’autrefois, il faut alors en augmenter la quantité. Et vous voyez ici venir la mise en place d’un cercle vicieux, d’une consommation au départ récréative ou occasionnelle qui devient plus fréquente et régulière, et peut mener à une perte de contrôle.Cette trajectoire est associée à un état émotionnel de plus en plus négatif : le stress augmente et la motivation diminue. D’une certaine façon, le cerveau s’est reconfiguré et, ce, durablement. Autrement dit, si la substance était initialement prise pour se sentir bien, sa consommation est désormais nécessaire pour ne pas se sentir mal. On mesure dès lors l’immense difficulté des personnes souffrant d’un trouble lié à l’usage d’opioïdes de se libérer de cette emprise.En Alsace, au Centre de Recherche en Biomédecine de Strasbourg (Inserm/Université de Strasbourg), l’équipe co-dirigée par Laurence Lalanne et Emmanuel Darcq est spécialisée dans l’étude et la compréhension des mécanismes des troubles addictifs aux opioïdes et à d’autres substances comme la cocaïne. La force de cette équipe, c’est de combiner la recherche fondamentale au laboratoire, pour mieux comprendre ce qui se passe d’un point de vue moléculaire et cellulaire, et une approche clinique à l’hôpital, pour être au plus près de la réalité des patients.Emmanuel Darcq est chercheur Inserm et ses travaux s’inscrivent dans le sillon de ceux menés par Brigitte Kieffer, une des grandes spécialistes de la question auprès de qui il avait effectué sa thèse. La région du cerveau qu’Emmanuel connaît le mieux est, à n’en pas douter, l’habenula. Derrière ce joli nom se cache une minuscule zone de quelques millimètres de diamètre, tapie en profondeur au milieu du cerveau. L’habenula joue un rôle important dans le système de récompense et dans la régulation d’états émotionnels, notamment la peur ou la dépression.Image de la région habenula. Les points rouges correspondent aux neurones de l’habenula et les point bleus représentent les cellules du cerveau, dans un modèle murin. Crédit : Florence Allain (U1329).S’intéresser à ce « centre de l’aversion » est riche d’enseignements, surtout pour Emmanuel qui étudie plus spécifiquement la rechute. En effet, le sevrage, c’est-à-dire la privation de la substance ou du comportement addictifs, va souvent de pair avec des signes corporels (par exemple des tremblements) ou des signes plus latents, notamment psychiques, comme l’anxiété ou la dépression. Or ce sont souvent ces manifestations qui causent la rechute ; l’équipe d’Emmanuel va d’ailleurs prochainement publier des résultats suggérant que l’habenula est activé pendant le sevrage. Martelons-le, la rechute n’a rien à voir avec un manque de volonté : une consommation répétée de drogues induit des changements neurobiologiques ; or cette « signature » perdure dans le cerveau pendant des années.Par ailleurs, notre chercheur a récemment exploré la manière dont le sevrage aux opioïdes altère les comportements sociaux. Pour ce faire, il a recouru au modèle murin et, à l’aide d’un outil innovant basé sur une caméra 3D et des capteurs, l’équipe a analysé sur plusieurs semaines les variations de déplacements et d’interactions d’une population après un traitement à la morphine. L’étude montre que les déficits d’exploration motrice disparaissent rapidement (la phase d’apathie ne dure pas), mais que des difficultés sociales apparaissent. Autrement dit, l’abstinence prolongée réduit les interactions sociales, or cet isolement favoriserait la rechute. Ces résultats sont cruciaux pour mieux caractériser les troubles émotionnels et sociaux liés à la dépendance aux opioïdes dans une phase de sevrage. De la chimie du corps aux parcours de vieL’usage de drogues n’est pas, en soi, un comportement addictif. De même, l’installation d’une addiction ne dépend pas uniquement de la prise répétée de drogues, mais est tributaire de plusieurs facteurs qui concourent à rendre des individus plus vulnérables. La survenue d’épisodes traumatiques dans l’enfance ou l’environnement (par exemple l’entourage ou l’exposition au stress) constituent des paramètres importants. Et c’est là qu’on dépasse la chimie du corps et qu’on bascule vers les parcours de vie. Les cliniciens tâchent de mieux connaître les déterminants et caractéristiques des personnes qui consomment, car comprendre ces trajectoires est une première étape pour adapter la prise en charge et accompagner le sevrage. Laurence Lalanne est cheffe du service Addictologie des Hôpitaux Universitaires de Strasbourg, et par ailleurs l’évaluatrice principale de la salle strasbourgeoise de consommation à moindre risque, dans le cadre de l’étude nationale d’évaluation de ce dispositif. Ces dispositifs justement, dits « de réduction des risques et des dommages », permettent aux usagers de consommer dans de bonnes conditions d’hygiène et de sécurité, avec du matériel d’injection stérile à usage unique, sous la supervision d’un personnel formé. Ces salles ont fait l’objet d’évaluations exigeantes, qui ont conclu à des effets positifs en termes de santé publique. Les rapports ont montré qu’elles permettaient de prévenir les overdoses et diminuer le risque infectieux et les pratiques à risque (comme le partage de seringues servant à s’administrer des opioïdes), évitant ainsi d’importants coûts médicaux, et ce sans détériorer la tranquillité publique. L’accès vers le soin des usagers est facilité mais pourrait progresser, surtout pour les individus les plus précaires et qui souffrent souvent de troubles psychiatriques. Ce constat a conduit à la mise en place d’une cohorte de suivi sur le temps long, pour mesurer la sévérité des symptômes psychiques et des difficultés sociales rencontrées, alors que la majorité des usagers de ces salles a été exposée à des histoires traumatiques. Un des buts de l’étude est de déterminer dans quelle mesure ces facteurs sociaux et psychiatriques sont corrélés à la gravité de l’addiction aux opioïdes illicites. Une autre étude permettra de vérifier si ces facteurs sont identiques chez des usagers d’opioïdes médicamenteux. Les corrélations seront-elles identiques ?L’objectif à terme serait d’identifier des biomarqueurs de cette sévérité, des indices cachés dans le corps (que l’on pourrait par exemple déceler via une prise de sang) qui permettraient d’objectiver le degré d’addiction et donc d’améliorer la prise en charge. Et pourquoi pas aussi trouver un biomarqueur qui soit prédictif de l’arrêt ! Laurence travaille pour ce faire avec Pierre-Eric Lutz, un collègue spécialiste de l’épigénétique, c’est-à-dire de la manière dont l’expression de certains gènes peut être modulée – en l’occurrence par le vécu. Et c’est là toute la symbiose de cette équipe rattachée à l’unité « Neurosciences & Psychiatrie Translationnelles de Strasbourg ». Le travail de terrain de Laurence permet d’orienter les recherches effectuées au laboratoire par Emmanuel et ses collègues, et a contrario l’étude plus fine des circuits cérébraux impactés permet de mieux comprendre la suite du cycle de l’addiction. Le suivi au long cours de ces trajectoires personnelles et les progrès scientifiques effectués par l’équipe rapprochent chaque jour un peu plus de nouvelles pistes thérapeutiques, pour aider les personnes concernées à vaincre ce qui relève plus que jamais d’une maladie.