Percer les secrets de la vue

Au Centre de recherche en neurosciences de Lyon, une petite équipe travaille discrètement sur les maladies de la vue. Et tente de comprendre pourquoi les personnes atteintes de déficit de la vision périphérique ont des difficultés à percevoir la position des objets entre eux dans l’espace et à réaliser des calculs mentaux.

Un reportage à retrouver dans le magazine de l’Inserm n°67

Dans une pièce qui ressemble à une salle de réunion ou de classe, deux femmes sont installées à une table. La plus âgée écoute la seconde qui lui lit des informations inscrites dans un livret papier. Ces instructions sont accompagnées d’un schéma avec des formes géométriques reliées par des flèches.

« J’ai un rond sur ma grille. Je me décale à droite, je monte, j’ai un carré. Je monte, je me décale à gauche, j’ai un triangle. Les trois formes sont-elles alignées ? » Au sein de l’équipe Trajectoires du Centre de recherche en neurosciences de Lyon, Hind Drissi est en pleine séance de son protocole de recherche. En face, la volontaire du jour, Nathalie, doit répondre à des dizaines de questions pour tester sa cognition spatiale. Autrement dit, sa capacité à se repérer dans l’espace, à mesurer les grandeurs et à effectuer des calculs. Pour cette étude, quatre types de volontaires ont été inclus : des personnes non voyantes comme Nathalie, des patients avec un trouble de la vision périphérique (la vue sur les côtés est diminuée ou absente) ou avec une baisse d’acuité (lorsque la vision est floue partout), et des personnes voyantes. Avec pour but de comparer les résultats entre les quatre groupes. Une approche originale imaginée par Hind Drissi, orthoptiste de métier devenue chercheuse cette année, et sa collègue Laure Pisella, directrice de recherche au CNRS.

Deux femmes assises autour d’une table, dans un jardin.
Hind Drissi à gauche et Laure Pisella dans le jardin du Centre de recherche en neurosciences de Lyon © Inserm/François Guénet

« Je me suis rendu compte que les enfants qui venaient dans mon cabinet avec une mauvaise vision périphérique avaient aussi des difficultés à l’école, notamment en mathématiques, raconte-t-elle. J’ai voulu comprendre s’il existait un lien entre leur maladie et leurs capacités cognitives. » C’est cette question qui l’a poussée vers la recherche. En 2018, elle quitte le Maroc, pays dans lequel elle exerce, pour passer sa thèse à Lyon six ans plus tard. Depuis, elle poursuit ses travaux sur la vision périphérique avec ce projet intitulé SpatioCog Exploration.

Proprioception

Le premier exercice de la séance consiste donc à dicter un chemin sur une grille imaginaire, avec des formes telles que des ronds, des carrés et des triangles. Les volontaires doivent se représenter mentalement le trajet et répondre à différentes questions sur la position des objets. « On veut savoir si la personne possède une bonne représentation spatiale sans passer par le visuel », explique Hind Drissi.

Le test suivant consiste à toucher des feuilles de papier en relief et à identifier les différences entre les formes, à discriminer la position de points et à comparer des grandeurs. Les personnes voyantes ont les yeux bandés, afin que tout le monde soit en condition de cécité totale.

Nathalie touche des croix en relief sur une feuille de papier, Hind Drissi l’observe.

Ensuite, Hind Drissi demande à Nathalie de pointer différents chiffres sur une ligne numérique placée devant elle, allant tantôt de 1 à 10, tantôt de 1 à 100. Un jeu d’enfant pour elle qui est initiée au braille et habituée à utiliser le sens du toucher.

Les mains de Nathalie sont posées sur une feuille de papier millimétrée sur laquelle une ligne avec des graduations ont été dessinées. On voit aussi les mains de la chercheuse qui note les résultats des l'expériences sur un formulaire.

Le dernier exercice consiste à déplacer la main de Nathalie sur différents points d’une feuille. Elle doit ensuite répondre à différentes questions sur la position relative des points. Ici, on veut tester ses capacités de représentation spatiale en utilisant sa proprioception : autrement dit, percevoir la position de son corps dans l’espace.

Hind Drissi tient la main de Nathalie pour placer l’index de la volontaire sur un des trois gros points noirs dessinés sur une feuille.

Compensation

Dans l’équipe de recherche, le doctorant Tristan Jurkiewicz s’est lui aussi porté volontaire pour participer à l’étude. Foulard sur les yeux, il doit reproduire avec les doigts la taille de la baguette jaune qu’il tient dans la main. Puis il doit montrer à quoi correspondent deux fois et demi cette taille. À chaque fois, Hind Drissi mesure la distance entre ses doigts pour vérifier la justesse de l’écartement. Un défi pas si simple pour Tristan, qui n’a pas l’habitude. Mais ce qu’il indique est très proche de la vérité. « Chaque personne utilise une stratégie de compensation différente, qu’elle soit voyante ou non, pour se repérer dans l’espace », décrit Hind Drissi. Certains mesurent le bâton par rapport à un coin de la table, d’autres se lancent directement selon ce qu’ils pensent être la longueur correcte.

Un homme les yeux bandés par une écharpe noire tient un bâtonnet dans sa main gauche. Avec son pouce et son index droits, il indique une mesure de distance sur un mètre ruban. Hind Drissi tient le mètre ruban et l’observe.

Difficultés scolaires

Étonnamment, les personnes aveugles s’en sortent mieux sur ces exercices que les patients avec un déficit de la vision périphérique. « Comme cette maladie est progressive, les patients ont un champ de plus en plus réduit au cours de leur vie et n’ont généralement pas appris à compenser leur perte de vision par les autres sens », explique la chercheuse. Souvent, ils n’ont pas non plus appris le braille, cet alphabet en relief qui se lit par le toucher. Même si la vue centrale est intacte pendant plusieurs années, ces personnes sont très handicapées dans leur quotidien. Avec un impact même lorsqu’ils dorment : « Certains m’ont déjà confié que les images de leurs rêves ont un angle de seulement 20 degrés », relève la chercheuse. Et ce déficit ne semble pas entraîner de conséquences seulement sur la vision, mais aussi sur certaines capacités cognitives. L’apprentissage des mathématiques et de la lecture peut représenter un obstacle pour les jeunes patients. « C’est pourquoi les résultats de cette étude pourraient contribuer à mettre en place un meilleur accompagnement des jeunes enfants avec un trouble de la vision périphérique pour anticiper les futures difficultés scolaires », souhaite la scientifique.

Tout est parti d’un constat en tant que soignante, c’est donc tout naturellement que la chercheuse espère faire déboucher son travail sur une application thérapeutique. En tout, quatre-vingt-dix volontaires ont accepté de participer à l’étude. Des patients assez rares à trouver, mais avec le soutien du Centre technique régional pour la déficience visuelle de Villeurbanne, la chercheuse a pu constituer une cohorte suffisamment importante. Place maintenant à l’analyse des données. Hind Drissi compte présenter ses résultats dans le courant de l’année 2026. Et améliorer, pas à pas, le quotidien des patients au déficit visuel.


Hind Drissi est chercheuse dans l’équipe Trajectoire du Centre de recherche en neurosciences de Lyon (unité 1028 Inserm/ CNRS/Université Claude-Bernard – Lyon 1).


Auteur : L. A.
Photos : Inserm/François Guénet

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