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Une étude parue en 2015 a suggéré que le cancer résulterait dans la plupart des cas du hasard, d’une mutation malvenue : un coup de malchance. Gianluca Severi et son équipe du Centre de recherche en épidémiologie et santé des populations (Villejuif) montrent que cette conclusion n’est pas en contradiction avec le fait qu’une forte proportion des cas reste liée aux comportements, et en particulier au tabagisme.

En 2015, deux chercheurs américains ont jeté un pavé dans la mare en évaluant la part de fatalité associée au cancer. Ils ont calculé le nombre de divisions cellulaires dans 25 tissus au cours de la vie et montré qu’il était corrélé avec l’incidence de cancers dans ces différents tissus dans 68 pays. Ils en ont conclu que plus le nombre de divisions était élevé dans un tissu au cours de la vie, plus le risque de mutations génétiques augmentait et plus le risque de développer un cancer dans ce tissu était élevé. Concrètement, deux tiers des variations du risque de cancer entre tissus s’expliqueraient par le hasard… Mais ces résultats ont été "interprétés de façon maladroite, en insinuant que deux tiers des cancers surviennent sans que l’on puisse rien y faire. Et ce message a été largement repris par les médias dont beaucoup se sont empressés de titrer que le cancer est le plus souvent une fatalité", explique Gianluca Severi*. Le chercheur alerte sur ce message biaisé. Et pour se justifier, il vient de publier avec son équipe, et en collaboration avec d'autres chercheurs, un travail prouvant les faiblesses des conclusions de l'étude de 2015.

D’une part, cette nouvelle étude montre que la corrélation entre le nombre de divisions cellulaires et l’incidence des cancers trouvée dans les différents tissus en population générale, existe également chez les fumeurs. Pourtant, il est bien établi que les cancers se développant chez les fumeurs sont en grande partie évitables. "Ce résultat indique que l’association établie dans l'article de 2015 n’est pas une preuve que le cancer est lié au hasard et qu’une simple association statistique n’a pas forcement de réelle valeur", clarifie d’emblée Gianluca Severi. Dans un second temps, le chercheur et ses collaborateurs ont pris en compte les mutations associées au tabagisme. "De précédents travaux ont établi des signatures génétiques de mutations spécifiquement associées au tabac, dans plusieurs tissus", poursuit-il. En comparant la fréquence de ces mutations et l’incidence des cancers dans les différents tissus concernés (poumon, larynx, pharynx, œsophage, foie ou encore pancréas), il apparaît que ce marqueur est un bien meilleur prédicateur du risque de cancer que le nombre de divisions cellulaires dans ces mêmes tissus. Le tabagisme, pour ne parler que de lui, a donc un rôle déterminant dans la survenue de nombreux cancers, n’en déplaise à ceux qui clamaient l’inévitabilité du cancer.

40% des cancers sont évitables

"Ces travaux ne remettent pas en cause le fait qu’il y ait une part de malchance dans la survenue d’un cancer. Par exemple, certains individus qui n’ont pas été exposés à des facteurs de risque et qui ont une bonne hygiène de vie développeront pourtant un cancer. Mais on ne peut pas dire que le cancer soit une affaire de malchance. Or c’est ce message qui est ressorti des travaux de 2015. Cette maladie découle d'une succession d’événements : des mutations, mais aussi des anomalies du système immunitaire qui ne détruisent pas les cellules anormales. Ces événements résultent de facteurs génétiques, de facteurs intrinsèques, avec en effet l’apparition de mutations aléatoires au cours des divisions cellulaires, mais aussi largement de facteurs externes : l’exposition à certains produits oncogènes bien connus, ou des comportements associés au risque de certains cancers comme l’absence d’activité physique. D’ailleurs, les données de la littérature permettent d’estimer que jusqu’à 40% des cancers sont évitables, par exemple en améliorant son hygiène de vie. A commencer par l’arrêt du tabac qui résorberait un tiers des cancers. Considérer que le cancer est prédit uniquement par le nombre de divisions cellulaires est donc une erreur. Et d’ailleurs, je tiens à rappeler que le nombre de ces divisions est lui-même corrélé à des facteurs extérieurs : il ne s’agit donc pas d’un facteur purement intrinsèque !", conclut Gianluca Severi.

Note

* unité 1018 Inserm/UVSQ/Université Paris Sud, Centre de recherche en Epidémiologie et Santé des Populations, équipe Générations et Santé, Villejuif

Source : V. Perduca et coll. Eur J Epidemiol, édition en ligne du 8 janvier 2019. https://doi.org/10.1007/s10654-018-0477-6